Jayez_L'auberge des disparus_couverture.

À soixante ans, Viviane vit toujours chez sa mère qui n’a cessé, depuis sa naissance, de la couver et de la protéger contre tout intrus. Au cours de vacances que les deux femmes passent dans une auberge en Bretagne, Viviane disparaît. Toutes les hypothèses sont envisagées : fugue, rapt, ensorcellement... et des suspects rapidement identifiés. Marie et Jacques, deux clients parmi les autres, vont mener une enquête qui permettra d’établir la vérité, au cœur de laquelle la relation mère-fille occupe une place prépondérante.

Situant l’histoire en pleine campagne électorale municipale, l’auteur en profite pour ironiser sur la langue de bois employée par certains candidats, tout comme il caricature les « parlers tendance » de quelques clients de l’auberge.

De brefs passages dans le récit invitent à (re)découvrir quelques-uns des admirables sites touristiques du sud de la Bretagne.

Extrait

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Soirée en famille

Le repas fini, les pensionnaires traversèrent le jardin en direction de la grande salle, haut lieu de distraction commune. Là, les groupes se formaient pour jouer aux cartes, s’affronter autour d’un scrabble, regarder un film ou plus simplement bavarder. Quand le temps le permettait, ces réunions se tenaient à l’extérieur, mais on n’était encore qu’en mai et le thermomètre était bien bas.

La Chaumière avait été érigée en 1937, après l’entrée en vigueur des congés payés. Le maire de Bernique était alors le Comte Hubert Grondin de la Sandre, descendant d’une haute lignée aristocratique qui lui avait laissé en héritage un château et un vaste domaine agricole et forestier.

Soucieux d’offrir à la population, dont il avait la charge, une ouverture sur le monde, il avait fait construire sur ses terres une auberge à vocation multiple : d’abord naturellement pour accueillir des touristes en leur proposant gîte et couvert, mais aussi pour amener les villageois à s’y rassembler pour des activités et des échanges collectifs. Les finances municipales étant bien maigres, il avait payé sur sa fortune personnelle l’édification du bâtiment principal et de la grande salle, celle-ci ayant ainsi servi de cadre, depuis cette origine, à des cérémonies diverses, mariages, baptêmes… des conférences ou projections de films, des débats publics, meetings électoraux et autres… Hormis la période de la guerre 1939-1945 où elle joua le rôle d’un hôpital de campagne, elle n’avait cessé de remplir jusqu’à ce jour, ces mêmes missions, à l’entière satisfaction des Bernicois. Pour distinguer l’auberge proprement dite, où se trouvent les chambres et le restaurant, de la vaste pièce commune ouverte à tous, les habitants avaient depuis longtemps pris l’habitude d’appeler celle-ci la « salle Hubert », signe évident de la reconnaissance et de l’attachement profond du village au Comte fondateur.

— Quelqu’un aurait-il envie de disputer une partie de scrabble ? demanda Bertrand à la cantonade.

— Volontiers, se hâta de répondre Violette, je ne suis pas trop mauvaise à ce jeu et j’en profiterai pour montrer une nouvelle fois à ma fille comment placer ses lettres.

— Je suis également partant, annonça Jacques qui tenta d’entraîner Stanley.

— Non merci, réagit ce dernier, votre langue est beaucoup trop subtile pour un pauvre anglophone comme moi. J’ai déjà assez de mal avec celle de Shakespeare.

— Vous êtes bien trop modeste, Stan, contesta Patricia qui passait pour proposer des boissons digestives. Vous feriez certainement un redoutable adversaire, même en français.

Julien se joignant aux trois volontaires déclarés, la table fut considérée comme complète et la partie commença.

Des trois épouses délaissées, Marie et Brigitte engagèrent une conversation qui leur permit de mieux se connaître, tandis que Justine les écoutait d’une oreille distraite, gardant un œil attentif sur ses deux petits jumeaux Jobic et Jobig. Ceux-ci s’amusaient à lancer une balle au loin et à tenter de courir plus vite que Marcel pour l’attraper. Mais le chien gagnait à tous les coups et ne manquait jamais de revenir rapidement au point de départ, la queue balayant triomphalement l’air autour de lui. Ce manège déclenchait chez les enfants des éclats de rire, que chaque nouveau jet amplifiait. La fille aînée, Janette, plus calme, lisait une bande dessinée, sagement assise auprès de sa mère.

Plongé dans son gros livre, Stanley ne connut rien de la soirée. Pas plus que Roméo et Juliette, isolés au fond de la salle et retranchés dans leur rêve amoureux.

— Ce n’est pas français ! asséna soudain Violette, après que Bertrand eut placé ses sept lettres pour former avec le mot « du » déjà posé sur le plateau, le terme « educatiel » qui couvrait deux cases « mot compte triple » et lui assurait le gain de la partie.

— Je vous demande pardon, rétorqua Bertrand, ce terme doit certainement exister, tout comme « didacticiel » ou « présentiel ».

— Et que signifierait, d’après vous, cette merveilleuse création ? demanda ironiquement Violette.

— « Qui se rapporte à l’éducation », ou quelque chose comme ça, avança Bertrand. Je ne suis pas linguiste après tout !

— Ça, mon petit, on s’en serait douté ! En tout cas, je n’ai jamais entendu pareil vocable, trancha Violette, et on ne doit pas en inventer à ce jeu, n’est-ce pas, Jacques, Julien ?

— C’est exact, répondit Jacques, mais comme nous n’avons pas de dictionnaire, nous sommes bien obligés de nous en tenir à notre connaissance commune de la langue. Pour ma part, je n’ai jamais rencontré ce terme !

— Moi non plus, confirma Julien.

— L’affaire est close, conclut Violette, votre mot est refusé.

Tout en maugréant contre ces timorés du vocabulaire, Bertrand ramassa ses lettres et formula une autre proposition qui lui rapporta beaucoup moins de points et permit à Violette de remporter la partie.

Mais l’heure avait tourné et tous décidèrent de se retirer, à l’exception de Stanley très absorbé par des notes qu’il venait tout juste de commencer à écrire sur un petit carnet, et naturellement Roméo et Juliette insensibles aux aspects matériels du temps.

La pleine lune éclaira le chemin du retour, le vent retint son souffle, l’air se fit tiède, la nuit accompagna bien agréablement ses hôtes vers un bon et profond sommeil.

(pages 21-24)

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