Ali Baba

Avertissement

Il est vivement conseillé, avant de lire cette biographie, d'avoir pris connaissance du Prologue rédigé par Pierre Jayez, qui y décrit le monde extrêmement particulier dans lequel il situe ses histoires, faute de quoi, les effets à la fois satiriques et humoristiques du récit risquent d'être mal perçus.

Ali Baba sur la Terre

 

Ali Baba est un pauvre. Un jour, alors qu’il coupe du bois, il perçoit des voix : il se cache dans un arbre d’où il entend le chef de quarante voleurs prononcer les deux formules magiques qui permettent d’ouvrir et de fermer une porte dans la roche : « Sésame, ouvre-toi ! » et « Sésame, ferme-toi ! ». Après le départ des bandits, Ali Baba utilise la formule pour entrer dans la grotte, découvre des trésors accumulés et emporte une partie de l’or. Son frère Cassim, qui est un riche marchand, est surpris par la fortune soudaine d’Ali Baba qui lui raconte son aventure. Cassim se rend alors  dans la caverne, mais troublé par la vue de tant de richesses, ne se souvient plus de la formule qui lui permettrait d'en ressortir. Les bandits, le surprenant, le tuent et découpent son corps en morceaux. Ali Baba, inquiet de l’absence de son frère retourne à la grotte et y découvre les restes de celui-ci, qu’il ramène chez lui. Avec l’aide de Morgiane, son esclave très habile, il réussit à enterrer son frère sans attirer l’attention de ses connaissances.

Les voleurs, voyant que le cadavre avait disparu, comprennent que quelqu’un d’autre connaît leur secret. Ils finissent par repérer la maison d’Ali Baba auquel leur chef, se faisant passer pour un marchand d’huile, demande l’hospitalité. Il est accompagné par un convoi de mules portant trente-huit jarres. L'une d’elles est remplie d’huile et chacune des trente-sept autres cache un des voleurs. (Pourquoi trente-sept seulement ? , Simplement parce que deux membres de la bande furent exécutés pour avoir échoué à retrouver Ali Baba). Ces misérables projettent de tuer Ali Baba pendant son sommeil mais Morgiane découvre leur plan et les élimine en remplissant les jarres d’huile bouillante. Quand le chef va chercher ses complices, il découvre les cadavres de ses hommes et s'enfuit.

Pour se venger, quelque temps après, le chef des bandits s’établit comme commerçant et se lie d’amitié avec le fils d’Ali Baba, désormais chargé des affaires de feu Cassim. Fort de cette amitié, il est invité à dîner chez Ali Baba, où Morgiane le reconnaît. Celle-ci effectue alors une danse munie d’une dague, qu’elle plonge dans le cœur du brigand. Dans un premier temps, Ali Baba est furieux de voir son hôte exécuté, mais lorsqu’il découvre que celui-ci a tenté de l’assassiner, il rend sa liberté à Morgiane et la donne en mariage à son fils. Ali Baba est ainsi la seule personne à connaître le secret du trésor dans la grotte et le moyen d’y accéder. L’histoire finit bien pour tous, à l’exception de Cassim et des quarante voleurs.

 

Ali Baba sur Terra

 

Sur Terra, Ali Baba était le fils de Gontran von Ruysbroeck, pompier belge, et de Fatimah el Fayoum, douanière égyptienne. Comme l’on peut s’en douter, cette union insolite fut le résultat d’un concours de circonstances exceptionnel.

 

Mais voyons plutôt.

Gontran était un pompier expérimenté qui avait combattu avec succès et sous divers cieux, les feux les plus divers : c’est ainsi que les feux de forêts, les feux criminels, les feux de cheminées, les feux de brousse, les feux de Saint-Elme, les feux roulants de questions, les feux follets, les feux de joie, les feux de la Saint-Jean, les feux de la rampe, les feux rouges, les feux de Bengale, les feux de tout bois, les feux de position, le feu du rasoir, les feux de paille, les feux tricolores, les feux sacrés etc. n’avaient plus de secrets pour lui. La rumeur populaire disait même qu’il avait guéri de leur soif inextinguible un grand nombre de gorges en feu. Seule ombre à son tableau, il lui était arrivé, par excès de zèle, d’éteindre des feux d’artifice, au grand mécontentement des organisateurs et des foules désappointées. Mais c’était une erreur de jeunesse.

 

Cette relation quasi-quotidienne avec le feu sous toutes ses formes ne fut pas sans conséquences sur son comportement et sa personnalité : il pensait feu, il parlait feu, il rêvait feu, il était feu. D’ailleurs quand on parle de lui maintenant, on dit toujours feu Gontran.

Les arbres de son jardin étaient des flamboyants, son dessert favori, la crème brûlée, sa chanson préférée, « Allumez le feu » de Johnny Hallyday, ses conquêtes, des rousses incendiaires et son livre de chevet, le guide des procédures de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.

Son vocabulaire lui-même s’en ressentait. Un usage immodéré des mots et expressions ayant un rapport plus ou moins lointain avec le feu le rendait parfois incompréhensible.

C’est ainsi que dans son jargon :

  1. L’amateur de camping sauvage était un individu « sans feu ni lieu », contrairement au pyromane qui était « tout feu, tout flamme ».

  2. « Couvre-feu » désignait indifféremment une marmite, une casserole, une poêle ou un linceul.

  3. Une femme qui avait des pensées libertines avait la « gorge en feu ».

  4. Le pot-au-feu pouvait être du bœuf bouilli ou une « urne funéraire ».

  5. « Coup de feu » était sa contrepèterie préférée.

  6. Lorsqu’il disait qu’il n’y « avait vu que du feu », il voulait dire qu’il était allé au cimetière.

  7. Lorsque le gouvernement décidait d’interdire l’alcool au volant, il « mettait le feu aux poudres ».

  8. D’autres expressions encore. Il fallait traduire « Enflammer les esprits » par Flamber une omelette norvégienne — « Ouvrir le feu » par Faire une autopsie — « Avoir le feu sacré » par Brûler un cierge — « Mourir à petit feu » par Supporter la compagnie d’un raseur — « Cuire à feu doux » par Bronzer — « Se mettre à feu et à sang » par Se gratter — « Être assis au coin du feu » par Participer à une veillée funèbre — « Faire un feu » par Refroidir un quidam — « Être dans le feu de l’action » par Boursicoter, etc…

Sa devise « Il faut battre le feu pendant qu’il est chaud » résumait bien son état d’esprit.

 

Sa compétence avait largement débordé les frontières belges et européennes, et il était devenu le chouchou, pour ne pas dire l’éminence grise, de nombreux gouvernements depuis qu’il avait éteint les propos incendiaires des extrémistes de tous bords qui les harcelaient. Il fut récompensé de cette action humanitaire par le Prix Nobel de la paix et devint ainsi le premier pompier belge à être honoré de cette prestigieuse distinction. À notre connaissance, il est même le seul pompier à l’avoir jamais été.

Sa société « Extinction des feux S.A. » surfait sur les cimes de la prospérité et tirait vers le haut les indices boursiers des principales places financières.

 

On ne s’étonnera donc pas que le gouvernement égyptien ait sollicité son aide lorsque le désert qui recouvre la quasi-totalité de son pays s’enflamma. Personne ne s’y attendait, car le sable avait toujours été considéré, apparemment à tort, comme une matière incombustible et son embrasement général dépassait l’entendement.

 

Déconcerté par un phénomène aussi insolite, le gouvernement égyptien, inquiet de voir son peuple inquiet, accusa à tout hasard son ennemi héréditaire, Israël, d’en être l’auteur. Mais la « clique de Tel-Aviv » avait un alibi inattaquable : elle célébrait le Yom Kippour, le jour de la repentance, le jour le plus saint et le plus solennel de l’année juive, le jour où il faut respecter les interdictions du Shabbat : ne pas travailler et surtout, ne pas allumer de feu.

L’ennemi héréditaire étant mis hors de cause, le mystère restait entier et le gouvernement toujours aussi inquiet.

 

Il eut alors l’idée d’offrir une récompense de 10 millions de livres égyptiennes à toute personne ou association qui ferait la lumière sur tout ou partie de cet étrange phénomène.

Les premiers à lui répondre furent les scientifiques et les techniciens. C’est ainsi que, du jour au lendemain, arrivèrent par charters entiers des géologues, des sismologues, des spéléologues, des écologues, des géographes, des géomètres, des géophysiciens, des géomanciens, des géophages, des prospecteurs, des promoteurs immobiliers, des terrassiers, des directeurs de recherche du CNRS assistés de leurs syndicats, des légionnaires spécialistes du sable chaud, des techniciens de surface, des agriculteurs, des jardiniers, bref tous les corps de métier en relation plus ou moins étroite avec l’étude et l’exploitation de l’écorce terrestre. À ces spécialistes des sciences de la terre, s’étaient également joints des professionnels du feu : sapeurs-pompiers, pyromanes, flambeurs, croque-morts, armuriers, tueurs à gages, vestales antiques…

 

Las, ce déploiement impressionnant de matière grise n’eut pas le succès escompté. Lorsque son échec fut patent, une nouvelle vague d’enquêteurs lui succéda.

De nature hétéroclite et à motivation apparemment plus mercantile que technique , celle-ci se composait de sociologues, de psychologues, d’astrologues, de radiesthésistes, de politiciens, d’alchimistes, de voyants, de magnétiseurs, de marchands de soupe, bref de toutes sortes d’opportunistes, qui n’avaient pas de formation scientifique, ou si peu, mais qui, dotés d’un bagout redoutable, donnaient l’illusion d’une indiscutable compétence.

Cette cour des miracles pseudo-scientifique, mais plus pseudo que scientifique, ne fut pas à court d’interprétations, toutes plus farfelues les unes que les autres. Parmi les hypothèses les plus extravagantes qu’elle formula pour expliquer ce phénomène déroutant, nous avons retenu :

  1. L’explosion d’une couscousserie expérimentale. (sic 1).

  2. Les flatulences pestilentielles des chameaux et dromadaires, déjà responsables des déchirures de la couche d’ozone. Certains allèrent même jusqu’à mettre en cause les flatulences des fellahs et des touristes. (sic 2).

  3. La colère de Râ, le Dieu Soleil, bien connu des égyptologues et des cruciverbistes. (sic 3).

  4. Le fanatisme de l’Arabie Saoudite qui ne pouvait accepter que les pharaons ne soient pas musulmans. (sic 4).

  5. La présence d’une poche de grisou sur le chantier du canal. (sic 5).

C’était vraiment n’importe quoi. À défaut de rigueur scientifique, ces hypothèses dénotaient une vive imagination. Cependant, faute de pouvoir être vérifiées, elles durent être abandonnées.

Cette double série d’échecs aurait probablement clos l’enquête si un cercle de philosophes français en quête de crédibilité ne l’avait relancée. Ces esprits avertis n’étaient pas intervenus plus tôt, car ils étaient persuadés que l’on ferait appel à leurs lumières dès les premières difficultés rencontrées.

Or il n’en fut rien et l’affaire allait être classée sans que l’on songeât à les consulter. Un véritable crime de lèse-intelligentsia.

À vrai dire, cet oubli ne les étonnait pas outre mesure, car ils avaient le sentiment depuis quelque temps déjà que leur discipline, mal comprise par le public, était en perte de vitesse : ils étaient moins souvent invités à s’exprimer à la télévision, leurs chiffres de ventes décroissaient de manière fort préoccupante, leurs éditoriaux n’étaient pas lus et servaient d’emballages sur les marchés. Pour des raisons qui leur échappaient, le citoyen s’intéressait plus à la récession, aux cours de la bourse, au chômage, à l’âge de la retraite, à l’irruption soudaine d’un nouveau virus ou au match OM-PSG, qu’au devenir de la philosophie. Le coup de grâce fut le résultat d’une enquête menée par un journal du soir, auprès d’un « échantillon représentatif de la population », composé pour parts égales de mécontents, de « c’est pas mon problème », de « c’est pas ma faute », de « j’y ai droit », de « je paye mes impôts, moi, Monsieur », de « après moi, le déluge » et de « Ils vont entendre parler de moi, mon cher, je vous prie de le croire ». À la question : « Citez les personnages célèbres qui vous ont le plus impressionné », l’échantillon représentatif avait placé en tête Bill Gates, Zidane, Mesrine, Paul Ricard et Capricieuse du marigot, une superbe pouliche qui avait gagné le Grand Prix d’Amérique avec une patte dans le plâtre. Kant, le premier philosophe mentionné, n’arrivait péniblement qu’au 257e rang, loin derrière Landru, Amin Dada, Cassius Clay et la Reine des gitans. Seul Marx, classé 25e, tirait honorablement son épingle du jeu, et ce pour la raison suivante : son portrait, souvent affiché dans les locaux sociaux et son nom régulièrement cité dans les meetings politiques, étaient relativement connus de l’échantillon représentatif. (De nos jours, nous dirions « panel »).

 

Il était donc grand temps de prendre les choses en main pour revenir sur le devant de la scène.

Pour cela, ils mirent en place, de leur propre chef, un groupe d’études composé de philosophes chevronnés, représentants éminents des grandes branches présentes ou passées de la philosophie : morale, logique, psychologie, gnoséologie, épistémologie, ontologie, métaphysique, dialectique, esthétique, existentialisme, herméneutique, déconstruction, etc. Ce groupe avait pour mission de réussir là où tout le monde avait échoué : comprendre le phénomène. Son animation fut confiée à un célèbre phénoménologue néokantien. (À vrai dire, un phénoménologue non néokantien aurait aussi bien fait l’affaire, mais il n’y en avait pas d’immédiatement disponibles, en raison d’un très important congrès de cryptozoologie non néokantienne).  

Après des centaines de débats passionnés et passionnants, ce groupe aréopagique (mais aérophagique selon ses détracteurs qui lui reprochaient de faire surtout du vent) conclut que les études menées par les équipes précédentes, c’est-à-dire par les scientifiques et les pseudo-scientifiques, pêchaient toutes par manque de recul. Leur qualité n’était pas en cause. Seul l’était leur champ d’action, limité pour chacune d’entre elles à l’unique spécialité de son animateur : la géologie pour les géologues, la sismologie pour les sismologues, la sociologie pour les sociologues, etc. Il y avait donc autant d’explications du phénomène, partielles et incomplètes, que de corps de métiers ou de disciplines scientifiques. Il était clair qu’il manquait une vue d’ensemble.

Pour y remédier, il y avait deux façons de faire.

 L’on pouvait :

  1. Soit analyser les conclusions partielles des uns et des autres, puis en faire une synthèse cohérente. C’était le mode Synthèse des analyses.

  2. Soit commencer par la synthèse de ces mêmes conclusions, puis en faire une analyse globale. C’était la voie Analyse des synthèses.

Après de nouveaux débats passionnés, une faible majorité se dégagea en faveur du mode Analyse des Synthèses. Les tenants du mode Synthèse des analyses se résignèrent à leur défaite, non sans avoir accusé leurs adversaires de fraude électorale et de subornation de scrutateurs, ce qui n’était pas tout à fait faux.

 

Toujours sous l’autorité du phénoménologue néokantien, tous ceux qui de près ou de loin avaient participé aux études préliminaires, scientifiques et pseudo-scientifiques, furent réunis en « conclave », avec interdiction d’en ressortir tant que l’affaire n’aurait pas été éclaircie. Ce n’est qu’une décennie plus tard, qu’amaigris, mais triomphants, ils revirent la lumière du jour, au grand soulagement du phénoménologue-chef de mission qui, âgé de 95 ans et claustrophobe de naissance, donnait depuis quelque temps déjà, d’inquiétants signes de faiblesse, voire de sénilité.

« Notre mission est un succès et nous connaissons enfin, sinon les responsables, tout au moins les causes de ce gigantesque embrasement », déclara le digne vieillard, d’un air balladurien de héron distingué.

Puis, après avoir marqué un léger temps d’arrêt, il ajouta, pontifiant et solennel, persuadé que le monde entier était suspendu à ses lèvres et martelant ses mots : « Les causes de cet incendie hors normes, ces causes qui ont défié l’entendement humain jusqu’à notre intervention, ces causes donc sont (nouveau léger temps d’arrêt) les mêmes que celles de l’incendie qui a détruit la Bibliothèque d’Alexandrie », puis il ajouta : « Notre tâche est maintenant terminée. Nous laissons la place aux historiens qui savent désormais dans quelle direction orienter leurs recherches : l’incendie alexandrin. Nous sommes heureux de leur avoir mâché la besogne, j’espère qu’ils nous en remercieront ». Le phénoménologue ne pêchait pas par excès de modestie, c’est le moins qu’on puisse dire.

À sa grande surprise cependant, loin d’obtenir l’effet escompté, cette déclaration solennelle tomba dans l’indifférence générale : peu de médias avaient assisté à sa conférence de presse. Celle-ci fut reléguée en page huit des quotidiens, celle des faits divers, et la télévision oublia même de la mentionner. Il y avait à cela une raison simple et tout à fait triviale : sa secrétaire, furieuse de n’avoir pas été augmentée depuis le début de l’enquête, avait, quelques jours plus tôt, diffusé la nouvelle sur Internet.

Dépité, aigri et harassé, le phénoménologue perdit pied et s’endormit sous l’œil cruel des quelques caméras présentes. On n’entendit plus jamais parler de lui.

 

Quoi qu’il en soit, le chapitre était clos, le temps des historiens était venu.

Un appel d’offres international fut organisé. Le lauréat fut un groupement d’historiens strasbourgeois qui, ne parlant que le français et l’alsacien, dut avant tout début de recherche, apprendre l’arabe, l’égyptien ancien et, bien que l’ayant étudié pendant une dizaine d’années au lycée, l’anglais. Vaste tâche s’il en est, ce n’est qu’après de longues années que chaque historien fut en mesure de s’exprimer, lire et écrire dans chacune des trois langues concernées. Malheureusement, ils avaient tous atteint l’âge de la retraite et, malgré les sommes importantes consacrées à leur formation linguistique, ils la prirent sans hésiter, car de sombres rumeurs circulaient, selon lesquelles l’âge de départ en retraite allait être repoussé. Ils laissèrent donc la place à un groupe de jeunes historiens qui, à leur tour, ne pratiquaient que le français et l’alsacien. (« Bis repetita placent » auraient-ils pu s’exclamer s’ils avaient fait du latin, mais ce n’était pas le cas). C’est pourquoi, à ce jour, ce problème n’est toujours pas résolu. (Il n’est cependant pas abandonné).

 

Quoi qu’on en pense néanmoins, ces longs débats n’avaient pas été tout à fait inutiles, car l’argent public, si largement dispensé par des politiciens de métier, complaisants et irréfléchis, à des « experts qualifiés », et donc farfelus et incompétents, avait au moins redonné aux philosophes leur splendeur d’antan. Ces hommes de bien goûtaient de nouveau aux charmes et plaisirs de l’encens médiatique, et prisaient particulièrement les émissions les plus sirupeuses et les plus racoleuses, celles où la médiocrité des participants, animateurs et téléspectateurs, leur permettait de briller à moindres frais. Vieille vérité einsteinienne : « Tout est relatif » : pour avoir l’air intelligent, il n’est pas nécessaire de l’être, il suffit que son environnement ne le soit pas.

Ces incontestables intellectuels planaient donc sur les ondes, aucun débat ne se déroulait sans la présence d’un de leurs représentants, leurs chiffres de vente retrouvaient des couleurs et, sur les marchés, les marchands de poisson utilisaient désormais des sacs en plastique biodégradable. Le moindre de leurs propos était parole d’Évangile, ce qui n’était pas sans présenter parfois quelques désagréments. Ainsi, lorsque l’un d’entre eux, dans un dîner en ville, souhaitait qu’on lui passât le sel, il ne l’obtenait généralement pas, car son auditoire subjugué, plutôt que d’accéder à sa demande, s’évertuait à en découvrir le sens caché. Après quelques redemandes infructueuses, le malheureux philosophe devait se résigner aux charmes du régime sans sel.

 

Avec le temps, la philomania atteignit des sommets. Les philosophes, même athées ou mécréants, devinrent des Dieux vivants, et ces personnages divins ou semi-divins, ces héros au sens antique du terme, furent de nouveau étudiés dans les lycées et les universités. Les plus chanceux d’entre eux, c’est-à-dire les plus intrigants, virent même, consécration suprême, l’une ou l’autre de leurs maximes, ce genre de propos abscons qui ne veut pas dire grand-chose et qui, formulé, d’un ton sentencieux à la fin d’un bon repas, entre la poire et le fromage, n’a d’autre raison d’être que celle de relancer une conversation languissante, tout en mettant son auteur en valeur, les plus chanceux donc, virent l’une ou l’autre de leurs éructations prédigestives retenue par l’Éducation Nationale, comme sujet de bac potentiel..

Plus rien ne se concevait, ne se disait, ne se faisait sans leur approbation condescendante, ils étaient redevenus la lumière éclairant le monde.

L’expédition d’Égypte avait révélé Champollion, son embrasement réveilla une exception culturelle moribonde (que pourtant « le monde entier nous envie », sans que l’on sache pourquoi). On ne dira jamais assez tout ce que la civilisation française doit à la patrie des Pharaons.

 

Mais revenons à nos moutons.

Le désert continuait de brûler et rien ne semblait pouvoir l’arrêter, même pas l’escadrille de Canadairs que le gouvernement soudanais avait mis à la disposition de son homologue égyptien. À cette époque, les Canadairs soudanais ne volaient pas encore. Mais, qu’à cela ne tienne, des esclaves les remplissaient d’eau puisée à même le Nil, puis les chargeaient à bord de péniches qui descendaient le Nil jusqu’en Égypte. Là, des chameliers-pompiers-volontaires transvasaient l’eau salvatrice dans des bosses de chameaux domestiques, puis, en longues caravanes, rejoignaient les lieux du sinistre. Cette façon de faire, qui fait sourire maintenant avait au moins un avantage : elle n’était pas polluante et n’aggravait pas le réchauffement atmosphérique.

Déjà les pyramides étaient incandescentes et menaçaient de s’enflammer d’un instant à l’autre. Il fallait donc agir rapidement, car il n’y a rien d’aussi dévastateur que l’explosion d’une pyramide. Si cela arrive à l’une d’entre elles, ses voisines les plus proches en font autant, après s’être enflammées spontanément, générant de la sorte une réaction en chaîne incontrôlable. C’est ainsi que d’incendie en incendie, les nuées de pyramides qui dans l’Antiquité égayaient les déserts et rompaient la monotonie des voyages, la plupart d’entre elles servant de supports à des publicités amusantes et du meilleur goût, ont disparu l’une après l’autre, à l’exception des trois survivantes de Gizeh, les seules à avoir résisté au temps et au feu, derniers vestiges de ce que l’homme a conçu et construit de plus beau, après le porte-avions Charles de Gaulle et les abattoirs de La Villette.

C’est dire si la sauvegarde de ces monuments, symboles mythiques du génie humain, préoccupait le monde entier, et tout particulièrement le gouvernement égyptien qui en avait la responsabilité. Celui-ci, conscient de l’insuffisance des moyens d’extinction locaux, et de l’inexpérience des pompiers du cru, pour la première fois confrontés à un type de feu aussi inhabituel, décida de faire appel à Gontran.

 

Celui-ci avait dans ce domaine une expérience internationalement reconnue. Tout le monde connaissait sa société « Extinction des feux S.A ». Il avait maintes fois maîtrisé des feux d’étendues désertiques, non seulement en France, le vendredi après-midi dans des locaux administratifs ou au Palais-Bourbon un autre jour que le mercredi, mais aussi sur la terre entière, en Amérique, en Afrique, en Chine, et même en Antarctique lorsque le désert de glace s’était spontanément embrasé, victime inattendue de l’imprudence d’un fumeur invétéré qui, ne pouvant user de cigarette à l’intérieur de la station, affrontait les vents polaires pour assouvir son vice et enfumer les manchots qui devenaient trop familiers. Personne ne savait comment il s’y prenait pour éteindre aussi rapidement des feux d’une telle ampleur, mais ce qui est sûr, c’est que, si on l’avait mieux écouté, de tels incendies ne se seraient jamais produits, car il prônait depuis toujours la mise en place d’une politique de prévention et affirmait que si l’on avait suivi ses conseils et équipé les déserts d’extincteurs pour feux de sable, bien des catastrophes auraient pu être évitées.

Mais il prêchait dans le désert, personne ne l’écoutait.

 

C’est en arrivant en Égypte avec son matériel sophistiqué qu’il fit, à la douane, la connaissance de Fatimah. Celle-ci, curieuse comme le sont toutes les douanières égyptiennes, voulut vérifier le contenu de ses bagages, mais Gontran s’y opposa fermement en invoquant le secret professionnel et arguant du fait qu’il était l’invité du gouvernement.

Fatimah ne l’entendait pas de cette oreille et le fit donc embastiller sans autre forme de procès, car bien que fonctionnaire ayant prêté serment de servir l’état dans toutes les circonstances et quel que soit le parti au pouvoir, elle se sentait plus proche de l’opposition que de la majorité. Gontran fut ainsi la victime innocente de la sensibilité politique et du sectarisme discutable d’une douanière égyptienne.

 

Cependant l’incendie prenait des proportions inquiétantes et le gouvernement, ignorant la mésaventure survenue à son sauveur potentiel, le recherchait activement. Pour donner à ses électeurs l’impression qu’il maîtrisait la situation, il réitéra ses attaques contre Israël, puis saisit l’Organisation des Nations Unies. Celle-ci, toujours disposée à faire entendre sa voix pour mieux dissimuler à l’opinion publique son impuissance congénitale à résoudre les situations de crise, se réunit toutes affaires cessantes, pour condamner fermement, elle ne savait pas encore qui ni quoi, mais prête à le faire avec conviction. Elle adorait condamner, et s’y adonnait à peu près sur n’importe quoi : un gouvernement, un pays, une secte, des malades en phase terminale, la porte des toilettes hommes. Elle avait ainsi l’impression d’être utile, de donner un sens à son existence et, surtout, de justifier les énormes sommes que les contribuables de tous les pays lui versaient chaque année, sans en être vraiment conscients, pour entretenir ses cohortes de fonctionnaires aux statuts hautement privilégiés, mais définitivement flous.

 

Les choses auraient pu durer encore longtemps, mais heureusement, la prison de Gontran était située en limite de désert. Cernée par le feu et les coulées de sable en fusion, il fallut l’évacuer, ce qui permit à Gontran de s’échapper et de joindre, par téléphone arabe, son correspondant égyptien.

Dès lors, tout alla très vite, Gontran retrouva sa liberté et sa mallette, tandis que Fatimah, mise en examen pour kidnapping aggravé, était à son tour emprisonnée, ce qui, on s’en doute, renforça son antipathie pour le gouvernement.

Gontran exigea de rester seul en face du désert en fusion, car personne ne devait voir le contenu de son bagage.

Il se passa alors quelque chose d’inouï : lorsqu’il ouvrit sa valise, un miracle se produisit : l’incendie faiblit, d’abord lentement, puis de plus en plus vite de sorte qu’en quelques heures le feu s’éteignit. Tout danger était désormais écarté. L’Organisation des Nations Unies s’en réjouit publiquement et s’en attribua immédiatement le mérite. Elle croyait sincèrement que son intervention avait été décisive, bien qu’en raison de la rapidité des évènements, elle n’ait pas eu le temps de prononcer la moindre condamnation, ni de voter la moindre résolution.

 

À ce stade du récit, j’ignore ce que pouvait contenir ce bagage magique. Si toutefois, je l’apprenais d’ici la fin du chapitre, j’en informerais, bien évidemment, le lecteur.

Cette action efficace fut, pour Gontran, une très bonne affaire, car il sut profiter du soulagement général pour convaincre l’autorité égyptienne de la nécessité de définir et de mettre en place une politique de prévention réfléchie, c’est-à-dire d’équiper le désert d’une batterie d’extincteurs, répartis à raison d’un appareil par hectare, ce qui représentait un investissement de l’ordre d’une centaine de millions, une broutille. C’est lui naturellement qui fournissait les extincteurs. Cet adepte de la prévention, affairiste avéré certes, mais visionnaire superbe, sauva ainsi de la destruction le désert égyptien. Cet écologiste sans le savoir fut, à sa manière, un précurseur.

Grâce à cette politique de prévention, les feux de sable ont, de nos jours, quasiment disparu. Seuls les vents de sable perturbent sporadiquement le calme du désert.

 

Cependant, Gontran n’était pas tout à fait heureux, car, lors de sa querelle avec Fatimah, il était tombé amoureux de l’incorruptible et flamboyante douanière. Son regard brûlant et son caractère enflammé avaient embrasé son cœur solitaire et non ignifugé, tout en éveillant son intérêt professionnel, car, s’il avait combattu avec le succès que l’on sait les feux les plus divers, il n’avait cependant jamais affronté ceux de la passion. Or un pompier digne de ce nom doit avoir au moins une fois dans sa vie combattu et maîtrisé chaque type de feu. Son attirance pour Fatimah devait donc lui permettre, en joignant l’utile à l’agréable, de combler cette lacune. Il faisait ainsi preuve d’une conscience professionnelle plutôt rare de nos jours.

Depuis l’extinction réussie de ses déserts, le gouvernement égyptien n’avait plus rien à lui refuser et il accepta bien volontiers de libérer Fatimah.

Celle-ci, folle de reconnaissance, se jeta dans ses bras, mais mal lui en prit, car Gontran, interdit devant une telle fougue et toujours échaudé par leur première rencontre, se raidit et se protégea instinctivement avec sa valise. Fatimah, brusquement arrêtée dans son élan, s’affala piteusement sur le sable encore brûlant, bien qu’éteint. Quand elle se releva, le fondement incandescent et hurlant de douleur, Gontran ne put s’empêcher de penser : « Cette fille a le feu aux fesses, voilà pour me plaire ». Cette seconde rencontre, aussi violente que la première, aurait pu mettre fin à cette liaison naissante, mais heureusement, l’amour fut le plus fort et non seulement ils se marièrent, mais ils le firent quatre fois : une fois à la mairie du Caire, une fois à la Grande Mosquée d’Alexandrie, une fois à l’église de Knokke-le-Zout (Belgique), ville natale de Gontran, et une fois en France, patrie incontournable des droits de l’homme, sinon de la femme.

Gontran, pour la première fois de sa vie avait trouvé son maître : lui qui avait maîtrisé et vaincu les plus grands incendies de son époque, qu’ils soient d’origine humaine ou naturelle, s’avéra impuissant devant les feux de l’amour. Déconcerté par cette défaite, la première de sa carrière, il tenta mollement de la justifier en déclarant que ces feux étaient fort probablement d’origine divine, voire satanique, et qu’à l’impossible nul n’est tenu. (Cette excuse en valait bien une autre, il n'allait quand même pas se battre avec le ciel).

Neuf mois après ce multimariage, naissait celui qui allait devenir Ali Baba.

 

À vrai dire, les jeunes parents hésitèrent longtemps entre les deux prénoms : Ali Baba et Ali Gator. Mais il n’y a pas d’alligator en Égypte, ni même en Afrique, et le nommer ainsi, c’était en quelque sorte nier son existence. C’était aussi devoir résoudre un problème métaphysique complexe, car le petit bébé était bien là et bien réel. Shakespeare, Sartre, Descartes et bien d’autres, ont dit et écrit tant de bêtises sur le sens de la vie, l’être ou le non-être, l’existence qui précède ou non l’essence, selon que l’on est en Europe ou au Moyen-Orient, la nécessité de penser pour exister, que Gontran et Fatimah, êtres peu cultivés et par là même aptes à raisonner sainement, ne souhaitèrent pas en rajouter. Ali Gator s’appela donc Ali Baba.

 

Vaincu par l’amour, Gontran resta jusqu’à sa mort auprès de Fatimah. Il remisa son équipement professionnel et cessa de parcourir le monde. Devenu sédentaire, il se consacra à l’éducation du jeune Ali Baba. Il lui apprit tout ce qu’il savait sur l’art et la manière d’éteindre ou d’allumer un incendie. (Beaucoup de gens l’ignorent, mais Gontran, lorsque ses besoins financiers l’exigeaient, savait se comporter en pyromane.) C’est ainsi qu’Ali Baba avait tout juste quatre ans quand il mit le feu à son école, puis aida les pompiers à juguler le sinistre.

Gontran transmit aussi à son fils l'amour  de la  langue française, cette langue que tous les anglophones nous envient. Pendant longtemps Ali Baba fut le seul Égyptien à parler français et arabe avec l’accent belge. Il a perdu cette exclusivité avec le développement des voyages organisés et maintenant, il est tout à fait courant de rencontrer des Égyptiens parlant français et arabe avec l’accent belge, breton, auvergnat, savoyard, alsacien ou genevois.

 

Ali Baba était un garçon avenant, qui s’étonnait de tout. Il était d’un naturel curieux et tout lui était matière à s’interroger.

C’est ainsi qu’à l’âge de 20 ans, il s’intéressa de près à un groupe de personnes aux allures mystérieuses, mais d’apparence aisée.

Il ignorait qu’il s’agissait du cruel et redoutable « Club des Anciens Caravaniers », une société secrète spécialisée dans le crime sous toutes ses formes et qui inspirait une sainte terreur aux honnêtes gens et même aux voyous chevronnés. Son chef, le puissant et féroce Al-Berck-Hammu, qui avait autant de crimes à son actif qu’un tennisman français a de raisons de ne pas gagner un tournoi du grand chelem, voire un simple tournoi, était surnommé « La Peste », et la seule évocation de son nom donnait la nausée.

Tout comme l’Académie Française, cette association à but lucratif comptait 40 membres, tous d’anciens caravaniers mis en préretraite avant l’âge légal. Après plusieurs années de bons et loyaux services, les grandes compagnies caravanières, sans même consulter leurs comités d’entreprise, les avaient licenciés en raison de leur grand âge et de leurs salaires élevés. Quarante d’entre eux, pères de famille nombreuse, et désireux de voir leurs héritiers mâles faire de hautes études, se révoltèrent et constituèrent ce club dont l’objet initial était de se venger de l’ingratitude patronale, mais qui versa très vite dans le grand banditisme.

Les rares personnes inconscientes ou téméraires qui osaient évoquer ce club, ne le faisaient qu’à voix basse. Encore prenaient-elles la précaution de ne le désigner que sous sa forme codée abrégée : « CAC 40 », donnant ainsi l’impression aux oreilles indiscrètes ou malveillantes qu’elles s’intéressaient aux fluctuations de la Bourse de Paris, sujet qui ne passionnait personne.

 

L’activité du CAC 40, n’était pas sans influence sur la vie économique. C’est ainsi que plus son activité était forte, plus l’insécurité était grande, et plus le prix du baril de pétrole baissait, car chacun se calfeutrait chez soi, et plus les surplus de pétrole étaient importants. Inversement, moins il se manifestait, plus le prix du baril montait.

De nos jours, c’est l’inverse : lorsque le prix du baril augmente, le CAC 40 diminue, et lorsqu’il diminue, le CAC 40 augmente. L’élément déclenchant n’est plus le CAC 40, mais le prix du baril. Autres temps, autres mœurs.

 

Ali Baba avait remarqué que ces ex-caravaniers pouvaient apparaître ou disparaître quasi instantanément, sans que l’on sache d’où ils venaient, ni où ils allaient. En outre, ils étaient tous richement habillés, semblaient vivre sur un grand pied et leurs chameaux racés et puissants étaient de véritables Formules 1 des sables.

Naturellement curieux, Ali Baba les espionna discrètement, déguisé en chameau abyssin. Ainsi costumé, il était sûr de ne pas éveiller la suspicion d’anciens caravaniers, habitués par leur métier à fréquenter de tels animaux. Ce faisant, il prenait de grands risques, car le vol de chameaux était chose courante et il pouvait être kidnappé par n’importe quel voyou, même débutant.

Mais on n’a rien sans rien, se disait-il in petto.

C’est ainsi qu’il découvrit leur repaire : un club de fitness, aménagé dans une grotte artificielle creusée dans le roc, au troisième sous-sol d’un parking de caravanes, entre la réserve de foin et l’atelier du maréchal-ferrant.

La raison sociale de ce club était affichée sur la porte :

 

« Facil Tonic.

Club de remise en forme

Cours de fitness. Cardio-training

Renforcement musculaire

Piscine. Aquagym. Sauna. Hammam. UVA

Parking assuré

Club privé réservé aux membres du CAC 40

 Mot de passe : « Sésame, ouvre-toi. »

 

Le mot de passe, inscrit sur la porte, évitait aux membres du club de s’encombrer l’esprit de choses inutiles. Il suffisait de le prononcer à voix haute, puis de valider. Le risque qu’un intrus s’introduise subrepticement dans le club était réduit, car personne n’osait défier le CAC 40.

Ali Baba ignorait tout de cette confrérie, il n’hésita donc pas à en franchir le seuil.

Et quel fut alors son étonnement ? Il n’y avait aucun appareil de musculation.

Là où il croyait voir des tapis de courses, des vélos, des saunas, des piscines, des rameurs, des bancs de musculation, des haltères, des appareils à poulies, etc., il n’y avait que bijoux, pierres précieuses, monnaies diverses, pièces de collection, vrais et faux Rembrandt, etc. Il y avait de quoi acheter tout le pétrole du Moyen-Orient, aux prix actuels.

Sa décision fut vite prise : il déroba le tout puis, pour en simplifier la manipulation, le convertit en bons du Trésor, garantis par l’État français et indexés sur son déficit. Comme on le voit, il aimait les placements sûrs et à fort rendement.

Puis, pour effacer toute trace de son passage, il mit le feu au club. Sans qu’il l’eût voulu, l’incendie se transmit au parking, puis à tout le quartier. Soyons certains que s’il l’avait su, Gontran eût été fier de son fils.

Après un tel exploit, Ali Baba ne pouvait plus rester chez lui. Tôt ou tard, les tueurs du CAC 40 auraient appris la vérité et l’auraient retrouvé.

Il s’enfuit donc à bord d’une felouque volée (il n’en était plus à ça près), et gagna la côte ouest de l’Arabie Saoudite, où il entama sa longue marche vers Abu Dhabi. On lui avait assuré que le CAC 40 n’était pas implanté dans les Émirats.

 

Dans sa longue traversée du désert, Ali Baba constata à sa grande surprise qu’il n’était pas seul. Bien au contraire, il rencontra toutes sortes de personnages hauts en couleur : politiciens, journalistes, hauts fonctionnaires, artistes qui, comme lui, le traversaient, certains depuis fort longtemps. Parmi eux, de nombreux Français.

Ces compagnons de route inattendus étaient, pour la plupart, de jeunes loups qui, obsédés par un plan de carrière qu’ils ne pouvaient imaginer autre que glorieux, avaient cru pouvoir brûler les étapes et enterrer, avant l’heure, les anciens, à qui ils devaient tout, mais qui, maintenant, leur barraient le passage. Or ces derniers, même séniles et fatigués, n’avaient aucune envie de se retirer de la vie active. Ils s’étaient donc rebiffés et avaient déployé tous azimuts leurs redoutables capacités de nuisance. Vite réduits à néant, les jeunes loups n’avaient eu que le temps de s’enfuir dans le désert.

À ces jeunes carnassiers en disgrâce, s’ajoutaient des maladroits ou malchanceux qui avaient déçu ou mécontenté soit leurs partis, soit leurs électeurs, soit leurs lecteurs, soit leur hiérarchie, soit leur public.

Tous n’arrivaient pas au terme de leur périple. Insuffisamment préparés, un certain nombre d’entre eux s’apercevait, tardivement hélas, qu’une traversée du désert ne s’improvise pas. Ils mouraient de soif ou d’épuisement dans les sables de l’oubli.

La plupart cependant sortaient victorieux de l’épreuve et retrouvaient leur place dans l’Establishment, c’est-à-dire dans le microcosme politique, le monde médiatique, la haute administration ou le show-biz.

Ils n’avaient dès lors plus qu’un objectif, qu’une obsession : rattraper le temps perdu. On ne voyait plus qu’eux : sur les ondes, dans les journaux, sur les estrades, dans toutes les inaugurations, si insignifiantes soient-elles.

 

En rencontrant Ali Baba et son immense fortune, ces personnages en quête de respectabilité et de crédibilité nouvelle, virent dans ce mécène potentiel, un moyen de faciliter et d’accélérer leur réhabilitation et leur retour, la tête haute, dans l’Establishment. L’amitié et le soutien d’un tel nabab ne pouvaient que promouvoir leur plan de carrière, ce qui était bon pour la France.

Ils l’aidèrent donc à traverser le désert dans les conditions les plus confortables possible et, comme aurait pu le faire un tour-operator, lui promirent, si son périple l’amenait à Paris, un séjour de rêve, fait de fêtes et de fesses. Ces promesses ne les engageaient en rien, mais leur permettaient de lui glisser dans l’oreille, leurs coordonnées et celles de leurs maîtresses, ainsi mises, sans le savoir, à contribution.

 

De son périple dans les sables, Ali conclut avec lucidité qu’il n’y a pas de désert pour un homme riche.

Arrivé à Abu Dhabi, il déchanta vite, car contrairement à ce qu’on lui avait dit, le CAC 40 y était bien présent.

Celui-ci en effet, après le sac et l’incendie de son club de fitness, avait très vite identifié le banquier qui avait converti son butin en bons du Trésor français (tout se sait au Moyen-Orient). Une brève séance de torture au troisième degré lui permit de connaître l’identité de son voleur et de savoir où il se dirigeait.

Il lui avait alors suffi de mettre en place dans les ports et aéroports d’Arabie Saoudite et des Émirats, des hommes de confiance, puis d’attendre.

Ayant sous-estimé la vitesse de réaction de ses ennemis, Ali Baba dut s’enfuir de nouveau. Il traversa les déserts de l’Iran, s’enlisa dans la mer d’Aral, escalada les montagnes de l’Himalaya, parcourut les plaines de l’Inde, s’immergea dans la jungle de Nouvelle-Guinée, affronta les tempêtes de l’Océan Pacifique, sillonna les vastes étendues du Middle West, survécut aux vagues scélérates de l’Atlantique Nord, ignora l’Angleterre, s’englua dans les marées noires bretonnes, et, camouflé en manche à air, remonta la Seine clandestinement sur « La belle de Kaboul », une péniche qui transportait du mâchefer et dont le capitaine, un certain Mohammad Bamiyan, était d’origine afghane.

 

Arrivé aux portes de Paris, il se dévoila et voulut obliger le marinier à faire un détour par la Porte de Clignancourt, mais celui-ci objecta, non sans raison, que l’absence de voie d’eau au voisinage de ladite porte rendait ce projet irréalisable. Comme on peut le constater, Mohammad Bamiyan était très observateur.

Cependant, il en fallait plus pour impressionner Ali Baba qui affirmait avoir vu de nombreux bateaux sur les fonds sableux de la mer d’Aral et qui ne comprenait donc pas pourquoi ce qui était possible en Ouzbékistan ne le serait pas dans le 18e arrondissement, cet arrondissement que le monde entier nous enviait.

Ébranlé par ce témoignage, Mohammad ne savait plus que penser. La promesse d’une forte récompense en bons du Trésor, indexés, comme on le sait, sur la croissance régulière du déficit public, dissipa les dernières réticences du marinier qui, avec une adresse remarquable, débarqua Ali Baba à la Porte de Clignancourt, un vendredi soir à 18 h, heure de pointe.

« Impossible n’est pas afghan » se dit Mohammad après cet exploit. « Tout est possible quand on est riche », en conclut de son côté Ali Baba.

Le comportement primaire de ce marinier, n’hésitant pas à rabrouer un touriste désorienté qui lui demandait de l’aide, est tout à fait symbolique de l’accueil déplorable que reçoivent, trop souvent, hélas !, les nombreux étrangers qui nous rendent visite, attirés, comme des insectes, par notre rayonnement ! Mal reçus par des Français hargneux qui ne font aucun effort pour bien les accueillir ou les comprendre, ces admirateurs de la France éternelle tombent soudain de haut et s’aperçoivent trop tard qu’ils ont été bernés. Il ne leur reste plus qu’à écourter leur séjour, ce qu’ils font de plus en plus souvent. Les lumières se sont éteintes, la Ville Lumière n’est plus.

Après avoir déposé son « client » à la Porte de Clignancourt, le marinier fut verbalisé par un agent perspicace, qui, intrigué par la présence sur le boulevard Ney d’une péniche pleine à ras-bord de mâchefer en avait immédiatement rendu compte à son chef. Celui-ci lui avait confirmé que le transport de mâchefer dans le 18e arrondissement était interdit aux heures de pointe, à moins d’avoir une autorisation spéciale de la mairie, ce que le marinier imprévoyant n’avait pas. Décidément, ce marinier n’était pas seulement un homme de mauvaise foi, il était également irrespectueux des règlements municipaux. Il n’avait que ce qu’il méritait.

Dans une rage folle, et ne se contrôlant plus, il jeta par-dessus bord toutes les manches à air de sa péniche, symboles à ses yeux de ses ennuis répétés.

Il fut donc verbalisé une seconde fois, pour dépôt illicite d’objets encombrants sur la voie publique et mise en danger de la vie d’autrui.

Au bord de l’apoplexie, il abandonna son bateau et se réfugia dans le Massif Central, loin de toute voie navigable, ce qui lui valut un troisième procès-verbal pour abandon de véhicule sur la voie publique.

Ce jour-là, nous perdîmes un ami. Si l’on en croit la rumeur, il serait retourné dans son pays où il suivrait gratuitement un entraînement intensif de terroriste, en contrepartie duquel, il donnerait des cours de navigation fluviale et de code de la route, aux talibans. Encore un exemple navrant des conséquences fâcheuses d’un excès de zèle policier. Gageons que cette bavure de nos forces de l’ordre restera impunie.

La péniche fut récupérée par la RATP qui la transforma en autobus à plateforme : le marinier lui avait d’ailleurs facilité la tâche en la débarrassant de ses manches à air. Ainsi convertie, l’ex « Belle de Kaboul » fut affectée au service de la ligne Porte d’Auteuil-Porte des Lilas et si certains de ses passagers se plaignent parfois de souffrir du mal de mer, personne ne les prend au sérieux.

 

Mais revenons à Ali Baba.

Sitôt débarqué, il courut se réfugier dans un hôtel de passe de la rue du Simplon, qui lui avait été chaudement recommandé par les personnalités qu’il avait rencontrées lors de sa traversée du désert. En se cachant dans cet établissement retiré, situé entre un marchand de vin en gros et une agence de lutte contre l’alcoolisme, il espérait semer ses poursuivants.

Hélas, il n’en fut rien, et ce fut un peu de sa faute.

Depuis son départ précipité d’Égypte, où qu’il allât, ses poursuivants, les sbires du CAC40  le retrouvaient toujours. Sans aucune difficulté apparente, ils l’avaient suivi à la trace tout autour du monde. Ce n’était pas un hasard, il y avait à cela une explication toute simple.

Lorsque pour échapper aux tueurs du CAC 40, Ali Baba s’enfuit à travers le désert d’Arabie, il incendia systématiquement les régions traversées, pensant par cette action désespérée brouiller les pistes et décourager la traque. (Signalons en passant que cette tactique de la dernière chance fut à l’origine de l’expression « politique de la terre brûlée »).

C’est ainsi qu’il incendia successivement le désert d’Arabie saoudite, l’émirat d’Abu-Dhabi, la mer d’Aral, la chaîne de l’Himalaya, les plaines de l’Inde, la jungle de Nouvelle-Guinée, l’Océan Pacifique, le Middle West, l’Atlantique Nord et la Seine jusqu’à la Porte de Clignancourt.

De manière paradoxale, seules échappèrent à sa folie incendiaire, les marées noires de Bretagne.

Il se rendit compte trop tard qu’une telle action allait à l’encontre du but recherché, car d’un incendie à l’autre, ses poursuivants remontaient facilement jusqu'à lui.

 

C'est ainsi que lorsque le 18e arrondissement s’embrasa, ils surent avec certitude qu’Ali s’y trouvait. Après avoir cerné le quartier, ils entreprirent de le passer au crible, rue par rue, immeuble par immeuble, étage par étage.

C’est ainsi qu’après deux mois de recherche méthodique, ils retrouvèrent sa trace rue de Simplon. Nous avons vu qu’il s’était camouflé en chameau abyssin lorsqu’il faisait le guet devant la grotte du CAC 40, puis en manche à air sur la péniche qui l’avait amené à Paris. En fait il pouvait se métamorphoser  en à peu près n’importe quoi, mais il ne le faisait qu’en dernier recours en raison des gros efforts que ces transformations lui demandaient.

Là cependant, il n’avait plus le choix : cerné comme il l’était par ses redoutables ennemis, sa seule parade était de changer d’apparence le plus souvent possible, dans l’espoir chimérique de les perturber et de les désorienter. C’est ainsi qu’il se travestit successivement en curé hawaïen, chalutier breton, disque dur, gaz rare, téléphone portable, gréviste SNCF, retour de manivelle, avocat désigné d’office, rouleau de fer barbelé, maison de passe, pain de campagne (il ne le refit pas, car il faillit être dévoré), ressort à boudin, urinoir, champion olympique, vache folle, etc. Il prit même l’apparence d’une pince Monseigneur, persuadé qu’un mouvement de répulsion bien naturel éloignerait ses poursuivants, tous musulmans confirmés, d’un objet à aussi forte connotation ecclésiastique, voire papiste.

 

Cependant cet éventail varié de transformations, ne lui fut d’aucune aide, face à la perspicacité de ses traqueurs. Ceux-ci le retrouvaient chaque fois, même, quand en désespoir de cause, il tenta de se fondre dans le paysage urbain en se déguisant en brise parisienne parfumée au gas-oil. À ce propos, il faut bien reconnaître que le programme de formation des membres et du personnel du CAC 40 était remarquable.

 

Il changea alors son fusil d’épaule et pensa avoir trouvé le camouflage idéal en se terrant dans l’énorme machine qu’est l’administration française. Il prit l’habitude de rendre visite chaque jour au Ministère de la simplification des formalités administratives (MSFA). Ce ministère avait, une fois n’est pas coutume, une mission bien définie. Il devait étudier les conditions de mise en place d’une « modélisation objective et non hermétique d’un schéma tactique pour l’élaboration d’une réflexion approfondie sur l’opportunité d’une simplification non simpliste, mais exhaustive des formalités administratives, dans le respect naturel de leur finalité, en vue d’établir une synergie harmonieuse dans la relation État-Citoyen ».

 

L’organisation de ce ministère, conçue par des énarques professionnels, était si complexe qu’elle employait et rétribuait de nombreuses personnes qui n’avaient rien à y faire et qui n’y faisaient rien. C’est grâce à ce brouillard administratif qu’Ali Baba put s’immiscer dans cette grande maison et, sans avoir de fonction officielle, se rendre, petit à petit, indispensable à tout un chacun : il portait des croissants le matin au personnel affamé (l’argent volé le lui permettait largement), il réparait la distributrice automatique de café, il vérifiait les calculs des comptables, car il lisait couramment les chiffres arabes, il faisait les courses des mères de famille, il gardait les enfants et les vieillards, il lavait les voitures des huissiers, il fumait dans la rue pour soulager les employés fumeurs qui n’avaient pas le droit de sortir pendant les heures de travail, bref il accomplissait les milliers de petites tâches que les agents surmenés et stressés n’avaient ni le temps, ni la force d’effectuer. On prit tellement l’habitude de le rencontrer à tout bout de champ dans tous les coins et recoins du prestigieux bâtiment, qu’on l’assimila au bâtiment lui-même, et que personne ne fut étonné quand en fin d’année, cet employé modèle, mais ô combien fictif, eut non seulement une prime substantielle, mais obtint une promotion. En récompensant ainsi un agent officiellement inexistant, et n’en déplaise à ses habituels contempteurs, l’administration française montrait qu’elle savait s’adapter aux circonstances lorsque celles-ci l’exigeaient.   

Ce fut le début de sa perte, car encouragé par cette reconnaissance authentifiée, il s’affaira encore plus. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu, en ces lieux publics, une telle boulimie de travail, une telle soif d’action. Il arrivait le matin avec le premier métro, et ne repartait jamais avant 22 ou 23 h. Il ne déjeunait pas et ne respectait aucune des pauses qui jalonnent traditionnellement la journée du fonctionnaire. Ce faisant, il déconcerta son entourage habitué depuis toujours à vivre dans une confortable somnolence règlementaire. Son agitation incessante indisposa ses collègues, elle leur donna mauvaise conscience et, surtout, troubla leur quiétude. Il devint leur bête noire, l’intrus qui remettait en cause leur univers ouaté, leur tranquillité ancestrale et statutaire.

C’est ainsi que croyant bien faire, il obtint le résultat inverse et devint l’homme à abattre.

 

Un chef de service qui avait un lointain cousin au conseil d’administration de « Fonctionnaires associés », une feuille qui défendait les intérêts et les avantages acquis des fonctionnaires aux dépens des contribuables non-fonctionnaires, le dénonça. Ses excès de zèle furent stigmatisés. De doctes érudits expliquèrent sur les ondes et dans la presse combien cette attitude, toute proche du nihilisme, par son action perverse sur le fonctionnement de la chose publique, remettait en cause les bases mêmes de la République (avec un R majuscule). Une campagne de presse d’une violence inouïe fut montée contre ce pauvre Ali complètement désorienté, car il avait toujours cru, comme le lui avaient enseigné ses maîtres du lycée français du Caire, que la France était le pays des droits de l’homme. Il s’apercevait hélas ! un peu tard qu’il fallait traduire pays des « droits de l’homme » par pays du « touche pas à mes droits ». Les médias bien-pensants, c’est-à-dire politiquement corrects, accentuèrent ces accusations, tandis que ceux qui, hors de toute passion, essayaient de connaître la vérité, étaient vertement critiqués, non seulement par les premiers, mais aussi par l’opinion publique.  

Le malaise déborda les limites du MSFA et se répandit dans l’ensemble de la fonction publique.

La situation d’Ali Baba devint intenable. À l’instar du juif errant, ce qui est le comble pour un musulman, il dut reprendre son bâton de pèlerin. De toute façon, l’eût-il voulu, qu’il n’aurait pu rester en l’état, car la foire médiatique faite autour de sa personne risquait d’attirer l’attention des tueurs du CAC 40.

Une fois de plus, l’administration sortait victorieuse de son affrontement avec les forces du changement.

 

Il eut alors une grande idée, une idée comme on n’en a qu’une fois dans sa vie : il décida de se cacher dans le gouffre sans fond de la Sécurité Sociale. La profondeur de ce gouffre était telle qu’elle décourageait les âmes les mieux trempées et les spéléologues les plus expérimentés. Depuis bien longtemps les autorités avaient promis de le combler, mais le temps passait, les gouvernements alternaient, et rien ne se faisait, à part de nombreux discours, critiques chez les opposants, volontaristes dans la majorité, mais démagogiques et velléitaires dans les deux camps.

Il y resta dix ans, jusqu’au moment où les tueurs du CAC 40 retournèrent précipitamment chez eux. Un fou de Dieu avait confondu leur nouveau siège social, non plus camouflé en club de fitness, mais en atelier de mécanique auto, avec une synagogue, et l’avait dynamité. Fallait-il qu’il soit fanatisé, ou distrait, pour confondre un atelier de mécanique auto avec une synagogue !

Ali Baba put enfin ressortir à l’air libre. Il eut beaucoup de mal à remonter, car, en 10 ans, le puits s’était considérablement enfoncé et ses parois menaçaient de s’effondrer.

 

Quand il émergea enfin, il était un autre homme.

Pendant les dix années passées au royaume des ombres, il avait eu le temps de méditer sur sa situation et sur ce qu’il ferait, s’il arrivait un jour à échapper aux mains de ses poursuivants. Ce jour était enfin arrivé grâce à un martyre providentiel et son projet, fort de dix années de réflexion, était parfaitement au point : il allait tout simplement, en utilisant la fortune des membres du CAC 40, exploiter le gouffre et en faire un lieu touristique unique. Il y a bien des fosses visitables sur Terra, il suffisait de s’en inspirer.

Dès qu’il fut en possession du gouffre, que le gouvernement français lui céda pour une bouchée de pain, il entreprit des travaux gigantesques : des structures énormes, recouvrant toute la surface du trou et se développant sur plusieurs niveaux, abritèrent tout ce que l’on doit trouver dans une station touristique digne de ce nom : hôtels, parcs d’attractions, centres commerciaux, multiplexes, opéras, lacs artificiels, pistes de ski, stades de foot, marchands de pizza, maisons closes, fabriques de matelas pour orgies populaires ou familiales, attractions foraines, saut à l’élastique (la chute la plus longue du monde)…

 

Comme nous le savons, le déficit de la Sécurité Sociale, et donc le trou, s’agrandissaient sans cesse. Un membre éminent de l’Académie des Sciences calcula qu’à raison d’un centimètre par jour, le vide augmentait de 3,65 m par an. À ce rythme, il n’atteindrait les antipodes, c’est-à-dire l’Océan Pacifique, que dans un peu plus de 3,5 millions d’années. C’est dire si l’envahissement du puits par les eaux antipodales n’était pas à craindre à court terme. Ce digne savant en conclut donc avec pertinence qu’il n’était pas urgent de prendre des mesures compensatoires, et qu’on pouvait même pour l’instant accélérer et intensifier en toute sécurité le creusement du puits.

Cette conclusion rassurante n’empêcha pas l’opposition de fustiger l’impéritie des pouvoirs publics et de condamner leur immobilisme. Elle ne précisa cependant pas ce qu’elle entendait par immobilisme. Reprochait-elle au gouvernement d’agrandir le trou, au mépris du bon sens et de l’équilibre financier de la Sécurité Sociale ? Ou bien lui reprochait-elle au contraire de ne pas accélérer les cadences de creusement  puisque, selon le savant consulté, il était possible de creuser pendant encore des milliers d’années sans risques majeurs ?

Quoi qu’il en soit, en condamnant ainsi le pouvoir en place, elle ne « faisait que son devoir ». Elle ne nourrissait aucune arrière-pensée partisane et seul la préoccupait, « l’avenir de nos enfants et petits-enfants qui devront payer les dettes de leurs parents et grands-parents ». Un tel altruisme, un tel désintéressement ne peuvent que forcer l’admiration.

 

De son côté, le gouvernement, qui par principe n’est jamais pris au dépourvu, affirma que la conclusion de l’illustre savant rejoignait la sienne et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, car il avait la situation bien en main. Mais, contrairement à ses espérances, cette déclaration alarma la population, qui savait par expérience qu’en règle générale, ce type de discours officiel précédait de peu une catastrophe nationale. Peu de temps après d’ailleurs, sans vergogne aucune, le même gouvernement n’hésita pas à se contredire en affirmant que l’approfondissement continu du trou était la conséquence d’évènements mondiaux dont la maîtrise lui échappait, qu’en conséquence il ne saurait en être tenu pour responsable et qu’il faisait toute réserve sur l’avenir.

Un gouvernement digne de ce nom doit savoir se contredire, tout en rendant autrui responsable de son revirement. C’est à des actes et des comportements de ce type que l’on est sûr d’être bien gouverné.

 

Ce nouveau discours suscita des réactions variées.

  1. L’opposition, qui n’avait rien fait lorsqu’elle était au pouvoir, mais ne s’en souvenait plus, et qui de toute façon n’avait rien à proposer, dénonça de nouveau l’impéritie et la démagogie des gouvernants, ce qui était plus facile à faire que de rechercher sérieusement une solution. En outre, cela ne demandait aucun courage particulier. Cette même opposition ajouta sans la moindre pudeur que, si les électeurs lui faisaient confiance et lui redonnaient le pouvoir, « ils ne le regretteraient pas » (sic). Dans son désir forcené de surenchère, son leader alla même jusqu’à annoncer que s’il revenait « aux affaires », il saurait, lui, faire accélérer de façon significative, la cadence de creusement du gouffre. Comme le pouvoir, l’opposition était elle aussi capable de se contredire et de dire n’importe quoi, sans état d’âme.

  2. Le parti communiste alla plus loin dans le délire : fin connaisseur des puits sans fond puisqu’après des années d’efforts méritoires, il avait réussi à créer le sien, sans l’aide de personne, il déclara qu’il était prêt à prendre la tête d’un rassemblement « œcuménique » de tous les trous décidés à lutter contre les forces réactionnaires et, ajouta-t-il par force de l’ habitude, contre la vie chère.

  3. Les verts sautèrent sur l’occasion pour consolider leurs divisions.

  4. Le centre réaffirma qu’il était indépendant des grandes formations politiques, ce que personne ne lui demandait, et que la solution n’était pas de creuser ou non le trou, mais d’aménager ses abords. Selon lui, il suffisait de les abaisser suffisamment pour qu’il n’y ait plus de trous.

  5. L’extrême-droite dénonça l’ingérence des forces crypto-telluriques de l’étranger et prononça un violent réquisitoire contre l’introduction clandestine en France de trous étrangers, c’est-à-dire maghrébins. C’était bien la peine d’avoir eu Jeanne d’Arc et Charles Martel !

  6. Le syndicat des bouilleurs de cru réaffirma la spécificité des trous normands, les seuls dignes de ce nom, et déclara qu’on n’en serait pas là si l’on n’avait pas supprimé leurs privilèges.

 

Le succès de ce parc de loisirs fut immédiat et mondial. Il acquit très vite une renommée internationale, tout le monde désirant voir le « french hole ». Notre système de sécurité sociale allait faire des émules : chaque pays en effet voulait disposer de son propre trou. Une fois de plus le génie français (Ali Baba venait d’être naturalisé), allait servir d’exemple à toute la planète et la fortune d’Ali Baba allait croître de façon exponentielle, car il s’agissait d’une marque déposée et il touchait des royalties sur chaque nouveau trou. Et ceci était d’autant plus rentable qu’il n’avait pratiquement rien à faire, puisqu’il suffisait aux pays intéressés de copier notre système de sécurité sociale, pour que le trou se forme et se développe de lui-même.

À ces gains substantiels, s’ajoutèrent ceux provenant des produits dérivés : bijoux en forme de trous, trous en forme de bijoux, trous en forme de trous, trous-madame, trousse-queue, trous badours, etc.…..

Adepte du vieux dicton « L’union fait la force », Ali Baba jumela son puits avec d’autres  trous célèbres  tels que le gouffre de Padirac, la grotte de Lascaux, une ribambelle de trous normands, l’abîme du déficit commercial, la fosse de Mindanao, des trous de mémoire de politiciens (il n’eut que l’embarras du choix), etc.

La plupart des autres monuments furent délaissés par les touristes qui préféraient s’encanailler chez Ali Baba, au point que les plus prestigieux d’entre eux furent démontés puis reconstruits dans le trou : tel fut le cas de la Tour Eiffel, de l’Arc de Triomphe, des Champs-Élysées, du Mont Saint-Michel, du cimetière du Père Lachaise, du Cirque d’Hiver, etc.

 

De la même façon, les grandes manifestations nationales délaissèrent leurs emplacements traditionnels, pour se dérouler dans le trou. Ainsi :

  1. Le Marathon de Paris se courait dans les batteries d’escaliers reliant le 5e au 50e sous-sol.

  2. La dernière étape du Tour de France également, sauf s’il s’agissait d’une étape contre la montre, auquel cas l’épreuve se déroulait au 825e sous-sol spécialement aménagé.

  3. La Foire du Trône, la Fête des Loges, la Fête à Neu-Neu désertèrent respectivement la pelouse de Reuilly, la forêt de Saint-Germain et le bois de Boulogne pour le 438e sous-sol.

  4. Le 225e sous-sol était réservé au monde hippique.

  1. Il en fut de même pour toutes les autres grands évènements : le Salon de l’Agriculture, la Foire de Paris, le tournoi de Roland-Garros, les 24 heures du Mans, etc.

Le défilé du 14 juillet fut la seule manifestation à ne pas changer d’emplacement, car on s’était aperçu que les massives structures de béton s’opposaient au bon fonctionnement de la télécommande permettant de déclencher la force de frappe et que le Président de la République avait toujours à côté de lui.

Enfin, dans le monde entier les agences de voyages proposaient le circuit bipolaire : Disneyland — Paris Sécu (Paris Sécu avait remplacé Paris by night).

 

Plus le trou s’enfonçait, plus Ali baba s’enrichissait, et plus son avidité augmentait, au point même qu’il encourageait son personnel à déposer arrêt de maladie sur arrêt de maladie, et accordait des primes importantes aux employés atteints de longues maladies, réelles ou simulées. Il était le seul chef d’entreprise à développer le taux d’absentéisme. Ainsi, après avoir ruiné le CAC 40, Ali Baba sabota notre système de sécurité sociale. Ce bâtisseur savait aussi être un destructeur. (Ce comportement contradictoire n’est-il pas sans rappeler celui de son père, simultanément incendiaire et pompier ?)

Cependant, cet étalage de richesses irritait l’opinion publique, surtout quand elle apprit, qu’en fin renard de la finance, Ali Baba, le plus légalement du monde, ne payait pas l’impôt sur la fortune, alors que dans le même temps les malades étaient de moins en moins remboursés, tout en étant de plus en plus imposés.

Ceci ne pouvait pas durer : le mécontentement se répandit dans toute la France, des émeutes s’amorcèrent, le chaos gagna peu à peu le pays tout entier, surtout après que, plus par réflexe que par réflexion, la RATP et la SNCF eurent déposé un préavis de grève reconductible.

 

Le Président qui venait d’être élu et qui, pour une fois, était jeune et dynamique réagit immédiatement par un discours fort dans lequel il s’engageait solennellement à régler ce problème avant la fin du 21e siècle, pour autant bien sûr, qu’il soit régulièrement réélu. C’était très adroit de sa part, car il sous-entendait sans le dire qu’il ne maîtrisait pas la situation, mais qu’il y arriverait si les électeurs lui accordaient régulièrement leur confiance dans les années à venir. L’opposition qui, avec un siècle de retard, venait seulement de se convertir aux vertus du marché tout en fustigeant le capitalisme jugé définitivement réactionnaire, hurla en affirmant que ce propos présidentiel n’était pas sérieux et purement démagogique. Avait-elle raison ? Tort ? On ne le sait pas. Mais pouvait-on sincèrement reprocher au gouvernement d’avoir tout fait pour éviter de désespérer ses électeurs ?

Quoi qu’il en soit, cette empoignade de routine ne tira pas à conséquence, car, comme souvent en France, l’agitation cessa aussi soudainement qu’elle avait commencé.

Les malades s’étaient résignés à être moins remboursés ou moins malades, les contribuables à être plus ponctionnés, et l’opposition à prendre son mal en patience.

 

En principe donc, Ali Baba avait de beaux jours devant lui. En fait il n’en eut pas tellement.

Un jour maudit, il tomba dans le trou : était-ce voulu ? De la lassitude ? Une maladresse ? Un malaise ? Un crime ? Nul ne le sait.

La chute dura plusieurs mois et la rencontre avec le sol fut si violente qu’il s’y enfonça de trois mètres au détriment du réseau d’assainissement, à l’intersection de la rue des Pyramides et de l’avenue de Khartoum.

Juste avant le choc, comprenant qu’il allait mourir dans les secondes suivantes, il appela ses proches de son téléphone portable pour leur dire que sa dernière volonté était d’être enterré exactement au point d’impact (il n’y aurait qu’à dévoyer le réseau d’assainissement et la ligne de métro), puis, après avoir résilié son abonnement, il s’écrasa dignement avec la conscience de l’œuvre accomplie.

 

On vint du monde entier à ses funérailles.

Telle était sa notoriété, qu’il eut droit à deux oraisons funèbres.

La première fut prononcée par le président de la Fédération Nationale de spéléologie qui rappela que cavernes et gouffres avaient marqué les étapes importantes de sa vie :

  1. La grotte de Lourdes sans laquelle ses parents ne se seraient pas rencontrés. (Voir « Le secret d’Ali Baba » en fin de chapitre)

  2. La grotte du Club des Anciens Caravaniers sans laquelle il ne serait pas devenu économiquement indépendant.

  3. Le gouffre de la Sécurité Sociale sans lequel il n’aurait pas échappé aux tueurs du CAC 40.

La seconde le fut par le président de l’association « Défense et sauvegarde des tétraèdres », la fameuse D.S.T. Celui-ci, sans nier le rôle des cavernes et des gouffres dans l’épopée alibabienne, préféra insister sur les qualités géométriques du héros : né à l’ombre des pyramides, il mourut dans la rue qui porte leur nom.

L’équipe de France de spéléologie qui venait d’inscrire son nom au livre des records pour avoir été la première à atteindre le tréfonds du déficit national et en être revenue, fit une brillante démonstration de descente en rappel sur les parois du gouffre de la Sécurité Sociale. Il lui fallut un an pour parvenir au fond. La phase finale fut assez longue, car, un peu comme l’horizon, le but s’éloignait au fur et à mesure qu’elle s’en approchait.

Les descendants de Jules Verne assistaient également à la cérémonie, car selon eux, Ali Baba n’était qu’un plagiaire de basse qualité qui s’était inspiré du chef-d’œuvre de leur aïeul : « Voyage au centre de la terre ». Une plainte était en cours d’instruction.

Depuis sa disparition, le trou n’a cessé de s’agrandir. Dommage qu’il ne puisse pas le voir.

                                         

 

Le secret de Gontran

 

La lecture des dossiers personnels de Gontran,  nous a enfin appris comment il s’y prenait pour maîtriser de manière aussi efficace les incendies de toutes dimensions.

En fait sa valise contenait tout simplement de l’eau de Lourdes. L’entraînement des pompiers belges comporte une épreuve d’endurance très douloureuse, qui consiste à marcher pieds nus pendant une demi-heure sur des charbons ardents. Or, lors d’une telle séance, Gontran fit tomber par maladresse de sa poche un flacon d’eau de Lourdes, qu’il avait acheté la veille à un colporteur arabe. À son grand étonnement, les charbons s’éteignirent immédiatement au contact du flacon, et, plus surprenant encore, l’extinction s’étendit rapidement à l’ensemble des boulets. Ce miracle, il n’en parla à personne, entrevoyant déjà les fabuleux avantages qu’il pourrait en retirer. Dans un premier temps, le temps de réfléchir à ce qu’il allait faire, il resta dans le corps des sapeurs-pompiers, mais il s’y ennuya très vite, car s’il maîtrisait promptement la part d’incendie qui lui était allouée, il devait ensuite attendre interminablement que ses collègues en aient fait de même avec la leur.

 

Il décida donc de s’installer à son compte, comme pompier indépendant. C’est ainsi qu’il créa « Extinction des feux S.A ». Pour assurer les débuts de sa société et acquérir le plus rapidement possible un degré minimal de notoriété, il alluma lui-même un nombre suffisant d’incendies pour que les services officiels débordés ne puissent en venir à bout, et soient contraints de faire appel à de l’aide extérieure, en l’occurrence à « Extinction des feux S.A ». Ses succès immédiats, il éteignait dix incendies quand les pompiers n’en éteignaient qu’un, en firent le héros des médias. Dès lors, la partie était gagnée. Sa gloire dépassa rapidement les frontières belges et son carnet de commandes se remplit à un rythme effréné. Comble d’ironie, la basilique de Lourdes requit ses services lorsque la grotte s’enflamma (probablement l’œuvre de Satan).

Pour en revenir à sa dispute avec Fatimah, son refus d’ouvrir sa valise n’avait pas pour raison la sauvegarde d’un quelconque secret professionnel, mais provenait seulement du fait qu’il avait imprudemment camouflé le divin breuvage dans des bouteilles de whisky, cette boisson prohibée dans tout pays musulman qui se respecte.

 

Liste des personnages

 

Gontran von Ruysbroeck. Père d’Ali Baba et pompier émérite

 

Ce pompier énergique et atypique découvrit l’amour avec la belle Fatimah. Elle l’attirait comme un aimant, il devint son amant, puis son mari aimant.

L’eau de Lourdes fit sa fortune, mais ce miracle ne fut pas homologué.

 

Fatimah. Mère d’Ali Baba et douanière égyptienne
 

À cheval sur le règlement, Fatimah était connue pour son intransigeance. Gontran l’apprit à ses dépens.

Lorsqu’elle lui demanda s’il n’avait rien à déclarer, il lui répondit : « Si, je vous aime ». Cette déclaration, non prévue par le Code de la Douane, plongea Fatimah dans une grande perplexité et la mit de très mauvaise humeur, car elle avait la prétention d’être la meilleure douanière de son pays. C’est pourquoi, en guise de représailles, elle lui enjoignit d’ouvrir sa valise. Gontran ayant refusé de lui obéir, elle le fit jeter en prison.

C’est ainsi que commença une très belle histoire d’amour.

 

Ali Baba. Héros

 

Il sut, en son temps, rentabiliser le trou de la Sécurité Sociale, mais il échoua à réformer l’administration. À l’impossible, nul n’est tenu.

 

Mohammad Bamiyan, marinier d’origine afghane

 

Pionnier de la navigation urbaine. Mohammad découvrit le monde de la batellerie lors de la cérémonie de jumelage de Conflans-Ste-Honorine avec Kaboul. Ce marin d’eau douce sut s’affranchir des règles traditionnelles de la navigation en étendant le trafic des péniches à la voirie parisienne.

 

Al-Berck-Hammu, chef de gang

 

Ex-caravanier, chef du CAC 40 et philosophe amateur, Al-Berck-Hammu est un homme imprévisible. Ses changements d’humeur sont suivis de près par le monde de la bourse et l’intelligentsia germanopratine.

Sa devise « Je vole, donc je suis » figure dans les pages roses du Petit Larousse, et dans le manuel d’assurance qualité des grandes compagnies aériennes.

 

Désert

 

Point de passage obligé des futures élites de la nation, on peut y entrer à tout âge, mais on n’est pas sûr d’en sortir. À l’heure actuelle, malgré la désertification croissante des territoires subsahariens, sa capacité d’accueil est presque saturée en raison du nombre  croissant de personnes persuadées d’avoir un destin national ou international.

Selon certaines rumeurs cependant, un important groupe financier songerait à l’agrandir et à l’aménager en parc de loisir. Le séjour des condamnés serait pris en charge par leurs instances d’origine, dans le cadre de la formation continue.