Chistophe Colomb

Avertissement

Il est vivement conseillé, avant de lire cette biographie, d'avoir pris connaissance du Prologue rédigé par Pierre Jayez, qui y décrit le monde extrêmement particulier dans lequel il situe ses histoires, faute de quoi, les effets à la fois satiriques et humoristiques du récit risquent d'être mal perçus.

Christophe Colomb sur la Terre

 

Né entre le 25 août et le 31 octobre 1451 à Gênes, et mort le 20 mai 1506 à Valladolid (Espagne).

Navigateur italien de la fin du XIVe siècle au service des rois espagnols.

Persuadé de pouvoir atteindre l’Orient par l’Atlantique, il traversa cet océan et découvrit l’Amérique. Son aventure marque le début de la colonisation du continent américain par les Européens et fait de Colomb un acteur majeur des grandes découvertes des XVe et XVIe siècles.

Il effectua en tout quatre voyages vers le Nouveau Monde et mourut sans avoir trouvé le passage vers l’Ouest permettant de gagner les Indes. À sa mort, il ignorait probablement qu’il avait ouvert la voie vers un nouveau continent.

 

Christophe Colomb sur Terra

 

Christophe Colomb était le fils ainé de Mario Colombo, armateur génois, et de Giuletta Furiaga, une pétulante Sicilienne née sur les pentes de l’Etna, dans un petit village situé entre deux coulées de lave solidifiée.

 

Giuletta, par sa fougue et son impétuosité, ne laissait personne indifférent : on l’aimait ou on la détestait. Ses admirateurs, tous adeptes de la libre entreprise, approuvaient avec enthousiasme ses nombreuses et audacieuses initiatives, et lui vouaient un respect quasi religieux. D’ailleurs ils l’appelaient « Nostra Dama » ou « Madonna mia ». Ses détracteurs, par contre, conservateurs dans l’âme et d’un immobilisme pétrifié, condamnaient sa « vaine agitation » et ne la désignaient que sous le sobriquet méprisant de « Giuletna », en insistant fortement sur les deux dernières syllabes. Leur volonté d’humiliation était évidente, car toute l’île savait que n’habitaient sur les pentes de l’Etna, que les populations les plus modestes.[1] Les plus extrémistes de ses détracteurs allaient même beaucoup plus loin : ils l’avaient surnommée « La Goule », assimilant ainsi son appétit de vie à celui des démons femelles (n’est-ce pas un pléonasme ?) qui, dans les légendes orientales, se nourrissaient de cadavres.

 

De son côté, Mario, cet armateur au sourire si doux (c’est ainsi qu’aimait à l’appeler son cousin Ugo di Victorio), était un homme de qualité : d’une grande beauté, pondéré, tolérant, intelligent, excellent gestionnaire, il aurait été parfait s’il n’avait souffert d’une incurable faiblesse : il était craintif et superstitieux. C’est ainsi qu’il n’envoyait pas ses bateaux au-delà du détroit de Gibraltar. L’Océan Atlantique, passées les colonnes d’Hercule, lui inspirait, comme à nombre de ses contemporains, une terreur irraisonnée. Cet Océan, disait-on, c’était l’Autre Monde, peuplé d’êtres fantastiques et cruels, mi- humains et mi- animaux, c’était l’abîme sans fond qui avait englouti la Mary-Céleste, le Titanic et l’Atlantide, c’était le Royaume des Ténèbres d’où rien ne revient jamais : ni les équipages, ni les navires, ni, ce qui est plus grave, les cargaisons.

De folles rumeurs couraient à son sujet.

Selon les unes, il était le repaire de monstres mystérieux : le Grand Serpent de Mer, le Cheval Marin, la Méduse Géante, le terrible Kraken aux longs bras, l’abominable Léviathan, la mythique et médiatique Moby Dick, les Sirènes aux charmes assassins, Nessie l’Ecossaise, le Hollandais Volant, le Mégalodon, les Stations Off–Shore, les Supertankers, le pédalo présidentiel, etc….

Selon d’autres, il était le siège de phénomènes colossaux et indomptables : les tsunamis ravageurs, les vagues scélérates, les trombes et les maelströms tourbillonnants, les icebergs aux parcours incertains, les marées noires, les champs de brume pervers et imprévisibles, les incontrôlables courants de Solferino, etc…

 

Tout ceci n’incitait guère en effet à voguer sur ses flots, ni même à s’en approcher. Heureusement, aucune légende de ce type n’entachait la réputation des mers orientales et Mario pouvait donc sereinement orienter son activité vers la Mer Rouge et l’Océan Indien.

À cette époque, le canal de Suez n’avait pas encore été creusé. Qu’à cela ne tienne, des esclaves dûment formés et entraînés transportaient à bras d’homme les bateaux de l’armateur, de la Méditerranée à la Mer Rouge. Ils ne recevaient pas de salaires, mais leurs frais de déplacement, hors repas et droits de péage, étaient remboursés sur une base forfaitaire. Comme, par ailleurs, pour des raisons de rentabilité simples à comprendre, ils n’étaient pas autorisés à se reposer et ne supportaient donc aucune dépense d’hébergement, ils pouvaient se constituer un petit pécule qui, après 70 ans de service ininterrompu, permettait aux plus économes d’entre eux de réaliser leur rêve : s’installer à leur compte. (Ce bienfait méconnu du paternalisme libéral a été volontairement ignoré des forces de gauche, ce qui est normal, mais aussi des médias, ce qui l’est moins)

À force de voyages, ces travailleurs privilégiés avaient déterminé et balisé l’itinéraire le plus direct reliant Port-Saïd à Suez, facilitant ainsi, sans l’avoir voulu, la tâche du diplomate français qui, quelques siècles plus tard, allait transformer leurs traces encore visibles en canal transcontinental. L’histoire ne dit pas si ce diplomate a versé des royalties aux descendants de ces pionniers malgré eux.

Outre son faible coût d’exploitation, cette navigation terrestre présentait un autre avantage : celui de n’avoir pas à contracter d’assurance contre les risques maritimes. Ces primes étaient élevées dans les mers orientales, car, si hormis les terribles Charybde et Scylla, elles étaient libres de toute manifestation fantastique ou cataclysmique, elles n’en étaient pas moins infestées de pirates chevronnés : les Barbaresques d’Afrique du Nord, la bande du Colosse de Rhodes, les négriers et trafiquants de la Mer Rouge, les pillards de Somalie, etc. À cette insécurité de « droit commun », s’ajoutaient les risques d’être pris en sandwichs dans les conflits opposant depuis des lustres la Grèce à l’Empire Ottoman, les Juifs au monde arabe, l’Érythrée à l’Éthiopie, l’Éthiopie à la Somalie, etc. Il ne s’agissait certes que de dangers collatéraux, ceux-là même qui, maintenant, nous font sourire parce que nous les maîtrisons parfaitement, mais qui à l’époque représentaient une réelle menace.


(Note de l’auteur : il est probable qu’en l’absence de pirates ou de belligérants, les compagnies d’assurances auraient trouvé d’autres arguments pour maintenir un niveau de primes élevé, leur imagination en ce domaine n’ayant d’égale que celle de nos dirigeants, lorsqu’il s’agit de concevoir un impôt nouveau).

Mario savait compter et il comprit, bien avant tout le monde, qu’avec un faible coût d’exploitation et une dispense d’assurance, l’avenir de la navigation maritime était sur terre. En foi de quoi, il décida de réduire au minimum les trajets maritimes de ses bâtiments, au profit de parcours terrestres moins onéreux. C’est ainsi que du jour au lendemain, l’Europe fut sillonnée par les bateaux de l’armateur qui, sans l’avoir prémédité, fut l’initiateur des grandes voies européennes, les fameuses E1, E2... grâce auxquelles de nos jours on peut en quelques heures aller de Rome à Paris ou de Madrid à Berlin.

C’est naturellement en Italie, son pays natal, que le réseau routier connut le plus fort développement. La marque de Mario y est encore très présente, puisque, si l’on en croit les on-dit, le réseau italien d’autoroutes est à l’heure actuelle, dans le monde, le seul à inclure dans sa grille tarifaire des barèmes pour véhicules amphibies.    

L’expansion de la navigation terrestre généra une nouvelle classification des navires. La jauge d’un bateau se définissait désormais de deux façons : en tonneaux lorsqu’il était en mer, et en esclaves-porteurs lorsqu’il était à terre. C’est ainsi que l’on parlait d’un bateau de 4 000 tonneaux (4 000 t) et de 20 000 esclaves-porteurs (20 000 ep). Pour abréger, on disait simplement un 4t/20ep, voire un 4/20tep, tout le monde savait ce que cela signifiait. Bien des années plus tard, cette notion d’esclaves-porteurs serait remplacée par celle plus moderne de tonnes d’équivalent pétrole (même abréviation : tep).

C’est dans cet esprit de bonne gestion qu’il fit converger vers Palerme et par voie terrestre, tous ses navires à destination de la Mer Rouge et des Indes.

 

Point de passage obligé, Palerme devint une place forte du réseau de l’armateur, et c’est ainsi qu’il fit la connaissance, malgré lui, de la terrible Giuletta Furiaga qui dirigeait d’une main de fer la pègre locale.

Dernier rejeton d’une vieille famille sicilienne, Giuletta était depuis son plus jeune âge immergée dans le monde du crime, sous toutes ses formes.

Elle fut une brillante élève du collège Al Capone : toujours prix d’excellence, elle ne fut jamais seconde. À 16 ans, elle gagna haut la main le concours général de tir au pistolet sur cibles vivantes.

Après avoir passé son bac, série GB (Grand Banditisme), avec la mention très bien, elle s’inscrivit à L’Université Cosa Nostra de Palerme.

Comme à son habitude, elle travailla d’arrache-pied. Son ardeur faisait plaisir à voir et tous les professeurs la citaient en exemple aux élèves de première année, qui lui vouaient une admiration quasi mystique et ne l’évoquaient que sous le nom de « Mamma mia ».

Elle brûla les étapes et, après trois années d’études seulement, obtint son doctorat « Racket et chantage », avec mention spéciale du jury. Elle avait longtemps hésité entre celui-ci et son prestigieux challenger, « Homicide volontaire », mais opté finalement pour le premier, car enjouée et extravertie, elle adorait travailler dans un cadre convivial. L’activité de racket et chantage l’amenait à rencontrer des personnes de tous les horizons et à d’avoir avec elles des entretiens enrichissants (à tous points de vue). La périodicité mensuelle de cette activité convenait tout à fait à son tempérament affable, car elle lui permettait d’entretenir une relation suivie avec ses victimes et, pour employer sa propre expression, de les « fidéliser ». Elle n’aurait pas eu les mêmes joies avec « Homicide volontaire », car rares étaient les personnes qui, condamnées à mort par la direction juridique de la Maffia, acceptaient néanmoins d’échanger états d’âme et réflexions avec leurs bourreaux. Selon son professeur de psychiatrie, il ne fallait pas s’en inquiéter, un tel comportement était normal et s’expliquait par le stress que provoquait, chez le condamné, l’imminence de son exécution. Toujours d’après ce  professeur, le laboratoire de l’Université « Cosa Nostra » était en train de mettre au point une thérapie apte à combattre ce regrettable manque d’adhésion du coupable à l’œuvre commune, et les premiers résultats permettaient d’espérer que, dans un proche avenir, l’homicide volontaire pourrait être traité dans les mêmes conditions de convivialité et de bonne humeur que le racket ou le chantage. La Maffia mettait un point d’honneur à ce que ses « clients » soient tous traités de la même façon, le plus humainement possible.

Par ailleurs, toutes les études de marché confirmaient que le racket était appelé à connaître un développement plus important et moins risqué que l’homicide volontaire. En outre, il constituait une rentrée d’argent régulière, un fonds de roulement fiable et pérenne.

Ces trois raisons mises bout à bout : le côté ludique de l’activité, son avenir assuré et sa sécurité financière convainquirent finalement Giuletta de s’orienter vers l’extorsion de fonds, plutôt que vers le meurtre prémédité. Elle n’en garda pas moins, toute sa vie, un petit regret au cœur, car pour un maffioso, l’« Homicide volontaire » est un peu comme l’Inspection des Finances pour un haut fonctionnaire, à une différence toutefois : l’ancien élève de l’ENA n’est jamais responsable et, contrairement au maffioso, jamais sanctionné, quelles que soient ses bêtises ou ses turpitudes.  

Lorsqu’elle eut son diplôme, Giuletta fit ses premières armes sur le tas. Il ne s’agissait pas d’une tâche facile, car en ces temps anciens, l’enseignement de Cosa Nostra était plus théorique que pratique. Ce n’est, Dieu merci, plus le cas maintenant, car la vénérable université a su se réformer et épouser son époque. Désormais en effet, les jeunes maffiosi ne sont plus lâchés sans défense dans la vie civile. Ils ne peuvent obtenir leur diplôme qu’après avoir honoré cinq « contrats », c’est-à-dire après avoir exécuté cinq représentants de l’ordre choisis arbitrairement parmi les trois corporations suivantes : le corps des carabiniers, celui des juges ou la police municipale. De la sorte, les jeunes diplômés sont opérationnels dès la sortie de l’école. Ceux qui échouent dans cette épreuve incontournable ne peuvent prétendre au titre de maffioso. Cependant, Cosa Nostra, bonne fille, leur délivre un certificat d’auditeur libre, qui sanctionne leurs années d’assiduité.

 

[1] De nos jours encore, le marché de l’immobilier sur les pentes des volcans en activité échappe sans raison valable à la spéculation, de sorte que ce sont toujours les plus démunis qui y vivent.

Mais à l’époque où Giuletta aborda la vie professionnelle, il n’en était pas ainsi, et le jeune maffioso, frais émoulu de Cosa Nostra, manquait singulièrement de pratique. Ce n’est donc que grâce à ses qualités et son ardeur au travail qu’elle put surmonter son absence d’expérience et gravir rapidement les échelons de la hiérarchie maffieuse. Elle fut nommée à 28 ans, honorable correspondante de Cosa Nostra, à Palerme, puis directrice générale de la section sicilienne. Une belle réussite pour une jeune débutante, mais qui fit, on s’en doute, bien des mécontents. Il faut savoir en effet que, comme toutes les administrations d’un certain âge, la Maffia souffrait d’une ankylose bureaucratique certaine et, par voie de conséquence, d’un conflit de générations. Il y avait d’un côté les anciens qui ne parvenaient pas à s’adapter aux nouvelles technologies, et qui, raidis dans leurs modes de pensée traditionnels, ne pouvaient comprendre ni approuver l’évolution de la société, et encore moins la place grandissante faite aux femmes, mais qui n’avaient pas pour autant l’intention de prendre leur retraite ni même, de déléguer à la jeune classe, une partie de leurs pouvoirs. De l’autre côté, les jeunes loups et, ce qui était encore plus choquant, les jeunes louves, tous (ces jeune () bardés de diplômes et très sûrs d’eux, qui n’éprouvaient aucun respect pour leurs ainés et ne rêvaient que du jour où ils les supplanteraient. Les anciens avaient le pouvoir sans le savoir, et les jeunes, le savoir sans le pouvoir. Tout ceci était en contradiction flagrante avec le vieux dicton populaire : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ».

La réussite fulgurante de Giuletta remettait en cause les fondements d’une sagesse ancestrale, qui avait fait ses preuves depuis des lustres. Sa nomination contre vents et marées à un poste aussi important, si elle comblait de joie les jeunes cadres, ne faisait qu’indisposer les vieilles barbes et les vieux parrains. Toutefois, leurs manifestations de mauvaise humeur ne dépassèrent pas les limites du raisonnable, car dans cette grande multinationale qu’est la Maffia, il n’est guère prudent de s’opposer plus que de raison à la volonté des actionnaires.

Ces derniers, d’ailleurs, n’avaient pas pris une telle décision à la légère. Comme l’on peut s’en douter, conflit de générations et guerre des sexes ne créaient pas une saine atmosphère de travail, et les résultats s’en ressentaient. Les actionnaires n’ayant pas perçu dans toute son ampleur, la violence des tensions qui enfiévraient leurs employés, ne s’expliquaient pas cette baisse d’activité. Ils avaient alors fait faire un audit du groupe par une société d’expertise indépendante. Celle-ci comprit très vite de quoi il retournait. Elle choisit de favoriser le camp des jeunes, vivier potentiel de futurs clients, aux dépens des anciens qui n’avaient rien à lui apporter. Elle proposa donc au Conseil d’Administration d’injecter du sang neuf dans l’organisation, ce qu’il fit ipso facto avec la promotion de Giuletta. (On peut dire ce qu’on veut de la Maffia, une chose est certaine, ces gens savent prendre des décisions). Après cela, ce même Conseil d’Administration fit éliminer les auditeurs, plus par principe et force de l’habitude, que par réelle nécessité. Chacun sait en effet qu’un auditeur est tenu au secret professionnel, et que son élimination ne s’impose pas vraiment. Mais voilà, on ne se refait pas.

 

Mais, revenons à Mario. Celui-ci venait de découvrir un nouvel avantage à la navigation par voie terrestre : il s’était aperçu qu’un vide juridique inattendu lui accordait une impunité quasi totale : en effet, en application d’une directive européenne, la police maritime ne pouvait pas  intervenir à terre, tandis que la police terrestre n’avait pas le droit d’intervenir sur les bateaux. Rien n’était prévu pour les navires à terre. Il put alors, dans le cadre de ses échanges commerciaux, se livrer impunément à une importante activité de contrebande et de trafics en tous genres : cigarettes, drogues diverses, pesticides, peintures au plomb, esclaves, fausses cartes Vital, contrefaçons en tout genre, produits amiantés, pilules dopantes, lasagnes transgéniques, électeurs fantômes…

Tout allait donc bien pour Mario et son bonheur eût été parfait s’il n’avait pas dû transiter par Palerme, où il devait, bien malgré lui, passer sous les Fourches Caudines de Giuletta. Celle-ci détestait la concurrence sous toutes ses formes, et plus particulièrement celle de Mario. Elle ne pouvait accepter l’impunité juridique dont il jouissait, et grâce à laquelle il étendait outrageusement ses opérations, et ce, qui plus est, à ses dépens. Un véritable acte, selon elle, de concurrence déloyale. Elle fit donc appel à la Direction Générale de la Concurrence et des Prix. Mais celle-ci lui confirma que Mario profitait d’un vide juridique, sur lequel se penchaient non seulement le gouvernement italien, mais aussi la Commission européenne. Toutefois, cela prendrait du temps et, en attendant, on ne pouvait rien faire contre lui. « Dura lex, sed lex » conclut paradoxalement son interlocuteur, puisqu’en l’occurrence, Giuletta était victime d’une absence de loi.

Elle n’avait donc plus qu’une solution : agir par elle-même. Après avoir relu sa thèse de troisième année « Racket terrestre ou maritime, comment choisir ? », elle décida d’appliquer sa propre loi en instaurant un droit de passage dont le montant était estimé au cas par cas, en fonction de la nature de la cargaison et de l’identité de l’armateur. Il n’y avait pas de règles bien définies, ou plutôt il n’y en avait qu’une : cet « impôt » devait préserver les intérêts de la Maffia, sans pour autant inciter les armateurs à transiter par d’autres ports. Giuletta, en général encline aux solutions expéditives, savait, quand il le fallait, suivre la ligne du juste milieu (milieu est bien le mot). Si néanmoins, un armateur téméraire ou inconscient s’avisait de protester contre de tels procédés, elle lui répondait de son charmant accent sicilien : « Ite missa est », puis le faisait disparaître. Très pieuse, mais conservatrice, elle était une farouche partisane de la messe en latin.

Dans tous les cas cependant, l’impôt devait être élevé pour les cargos de Mario, à qui elle ne pouvait pardonner son statut privilégié.

Très vite, Mario dut se rendre à l’évidence : la rentabilité de son groupe diminuait de jour en jour, minée par la rapacité outrancière de Giuletta.

Il fallait faire quelque chose, mais quoi ?

Sa première réaction fut de lutter contre la pieuvre.

Il la dénonça à la police, mais celle-ci, rancunière, exigea en contrepartie de pouvoir inspecter sa flotte marchande. Les juges, tout aussi rancuniers, lui firent la même réponse. C’était à prendre ou à laisser, il laissa.

Il la dénonça alors à l’administration fiscale, mais celle-ci ne voulut rien faire contre son plus gros client.

Il engagea des tueurs indépendants, mais ceux-ci furent rapidement repérés et éliminés par les assistants de Giuletta.

Lorsqu’il fut convaincu qu’il ne pourrait pas se débarrasser simplement de Giuletta, il décida de changer son fusil d’épaule, et d’user de son charme, qu’il avait grand, pour séduire la belle et fougueuse jeune fille.

Chose étonnante, malgré leurs nombreux affrontements, ouverts ou feutrés, Mario et Giuletta ne s’étaient jamais rencontrés. Leur premier rendez-vous, à la demande de Mario, se déroula dans une pizzeria auvergnate, spécialisée dans la pizza aux tripoux. Cette première entrevue manquait, pour le moins, d’intimité, car l’un et l’autre étaient escortés d’une dizaine de gardes du corps armés jusqu’aux dents. Rien d’essentiel ne fut évoqué, seul fut défini un programme de réunions préparatoires à une future négociation.

Cependant, dès cette première prise de contact, Giuletta tomba follement amoureuse de Mario. À 34 ans, elle découvrait l’amour. Elle avait toujours travaillé durement, d’abord pour ses études, puis pour faire son trou dans l’organisation maffieuse, enfin pour développer et rentabiliser l’activité du groupe en Sicile. Elle ne s’était jamais laissé distraire de ses objectifs, dans lesquels le sentiment n’avait aucune place.

Mais maintenant, l’amour la rattrapait, elle en était la première surprise et heureuse.

Mario quant à lui, était un séducteur chevronné, qui n’en était plus à une conquête près. Mais en face de Giuletta, il fut pris à son propre piège et, pour la première fois de sa vie, tomba lui aussi amoureux. Le bourreau des cœurs devint à son tour victime du sien. Juste retour des choses.

Leurs réunions furent de plus en plus nombreuses, de plus en plus intimes, la présence des gardes du corps n’était plus jugée indispensable par les deux parties, et très vite un accord fut signé aux termes duquel Cosa Nostra rachetait sa société à Mario. Ce nouvel ensemble s’appellerait « Fortuna Nostra » et serait géré conjointement par Giuletta et Mario : Giuletta apportait sa compétence et son carnet d’adresses dans le monde du crime, Mario, les mêmes atouts dans celui de la navigation terrestre. Leur complémentarité évidente laissait présager un développement tous azimuts, sur terre comme sur mer, de « Fortuna Nostra ».

Lorsque la « pax maffiosa » régna enfin sur l’île grâce à l’amour de ses dirigeants, ces derniers décidèrent de se marier.

La cérémonie aurait été tout à fait ordinaire s’il n’y avait eu un hôte de marque : Sa Sainteté Albert III elle-même. C’est Giuletta, très pieuse, qui avait obtenu l’accord papal, en échange d’une compensation financière importante, qui permettrait au Vatican de faire ravaler les façades de la Basilique Saint-Pierre et de renouveler la garde-robe des cardinaux.

Albert III embarqua sur « Anthracite et mâchefer », un luxueux cargo minéralier de classe 30/20, c’est dire ! Ce cargo avait été gracieusement mis à sa disposition par Mario lui-même. Ce voyage terrestre fut pleinement apprécié par Sa Sainteté, d’une part parce qu’elle était ainsi à l’abri du mal de mer, et d’autre part parce qu’aucun des esclaves porteurs n’était catholique, ce qui le confirma dans sa conviction que la religion catholique surpassait ses rivales. Sans vouloir le critiquer, force est de constater qu’Albert III était un peu sectaire.

Lorsqu’après trois mois de navigation terrestre, il débarqua à Palerme avec deux semaines de retard dues à des travaux d’élargissement de l’E90, la nouvelle de sa venue était connue de tout le monde ; elle s’était répandue dans l’île comme une traînée de poudre, voire comme une traînée tout court.

L’enthousiasme était indescriptible. Tous voulaient le voir, le toucher, lui parler. Il fut littéralement pris d’assaut et, pendant les quelques jours qui précédèrent le « mariage du siècle », il dut recevoir des milliers de pèlerins qui tous avaient quelque chose à faire bénir : un objet, un projet, une activité, ou à lui demander : une prière, une intervention, une approbation.

Il y avait tout et n’importe quoi, un fatras de requêtes plus hétéroclites les unes que les autres, parfois sans rapport aucun avec la compétence réelle ou supposée du Saint-Père.

Ainsi :

Les maffiosi voulaient faire bénir leurs mitraillettes. Ils souhaitaient aussi que Sa Sainteté intervienne auprès du gouvernement pour que leur profession soit reconnue et légalisée.

Les proxénètes voulaient savoir si l’eau bénite pouvait efficacement protéger leur personnel contre les maladies sexuellement transmissibles.

Les PDG, surtout les tocards, et ils étaient nombreux, désiraient plus de stock-options.

Les Monsieur Météo, les écolos, les marabouts et autres voyants, les élus de tous bords, les journalistes, les diplomates, les experts en tous genres, qui souffraient d’un manque général de crédibilité, souhaitaient être pris au sérieux, au moins une fois.

  1. Les régimes spéciaux étaient très inquiets : allaient-ils devoir travailler comme tout le monde ? Sa Sainteté pouvait-elle faire quelque chose pour les aider à conserver des avantages acquis, injustes certes, mais ô combien douillets et confortables ?

  2. Le corps enseignant voulait encore plus de vacances et encore plus de postes. Les professeurs, il est vrai, n’avaient pas tous la possibilité de pantoufler dans les ministères.

  3. Les amoureux avaient remplacé l’amour et l’eau fraîche par le cannabis et le scotch. Mais c’était beaucoup plus cher. Albert III pouvait-il plaider leur cause auprès des trafiquants et distillateurs ? Et en cas de refus de leur part, pouvait-il les excommunier ?

  1. Les victimes d’erreurs judiciaires s’étonnaient de l’impunité des juges. Albert III pouvait-il faire quelque chose ?

  2. L’association « Plombiers sans frontières » demandait que le marché du joint soit libéralisé.

  3. Le Syndicat professionnel des monteurs en chauffage central rêvait de s’implanter dans les régions tropicales.

  4. Le directeur d’une fabrique de préservatifs voulait faire bénir son activité. Il espérait ainsi, grâce à la caution papale, atteindre les couches les plus bigotes de la population, depuis toujours hostiles au pêché de chair. La bénédiction d’Albert III, discrètement mentionnée sur l’emballage, en lieu et place de l’inscription habituelle « Faire l’amour tue », devrait les rassurer et leur permettre d’apprécier, sans tabou, les joies du sexe.

  5. Les lycéens ne savaient pas ce qu’ils voulaient, mais ils le demandaient fermement.

  6. Les Pompes funèbres demandaient la suppression de la cérémonie religieuse qui, traditionnellement, précède la mise au tombeau. Elles pourraient ainsi accroître leurs cadences et leurs profits. Albert III n’y voyait pas d’objections, à une condition incontournable cependant : 50 % du surcroît de bénéfice devait être rétrocédé à l’Église ou à ses bonnes œuvres.

Nombreuses étaient les âmes simples qui voulaient faire bénir un objet important de leur environnement quotidien, privé ou professionnel. C’est ainsi qu’Albert III aspergea d’eau sacrée un démonte-pneu, un stéthoscope, une pompe à chaleur, une pompe à bière, une moissonneuse-batteuse, une arbalète (sic), une poire à lavement, une friteuse, un piano à queue, un tournevis, des spaghetti al dente, une pizza andalouse, une matraque de CRS, des faux papiers, un aspirateur, les mémoires de Jules Ferry, un tube d’aspirine entamé, une clé à molette, un traversin, un saucisson à l’ail, un percolateur, un arrache-clou, des déclarations d’impôts douteuses, le guide 2008 du marxisme-léninisme appliqué, etc.

Sa Sainteté était large d’esprit et répondit favorablement à l’ensemble des requêtes, sauf trois :

La première : une délégation des viticulteurs du midi lui avait proposé d’offrir gratuitement le vin de messe à toutes les églises d’Europe. En contrepartie, chaque prêtre, au moment de l’élévation, n’aurait qu’une chose à dire :

« Seigneur,
Puisse le vin des Corbières

Inspirer nos prières. »

Ce n’était pas grand-chose, mais Albert III était intransigeant sur le respect des règles liturgiques et il ne pouvait accepter une telle entorse aux pratiques rituelles. En outre il préférait le Bordeaux.

 

La seconde : une grande marque d’aliments pour chats souhaitait, moyennant une compensation financière non négligeable, associer l’image de Sa Sainteté à celle de ses produits. Elle avait même conçu le slogan suivant :

« Avec la pâtée Albert Trois,

Mon chat est heureux comme un roi ».

Cette fois-ci, Albert s’y opposa, non pas, comme précédemment, pour des raisons déontologiques, mais parce qu’il venait de signer un contrat similaire avec une marque concurrente. Le slogan, déjà affiché sur tous les murs, était de la même veine que le précédent :

« Avec la pâtée Albert Trois,

Mon chaton mange comme trois ».

 

La troisième et dernière enfin : malgré trois tentatives infructueuses, le maire de Paris ne désespérait pas de convaincre le Comité International Olympique de la capacité de sa ville à organiser des Jeux Olympiques rentables. Ce ne serait que la quatrième tentative Après l’avoir écouté religieusement, ce qui est bien le moins pour un pape qui se respecte, Sa Sainteté lui répondit qu’elle ne pouvait malheureusement rien faire pour lui, les miracles étant hors de sa compétence. « Aide-toi, le ciel t’aidera » ajouta-t-elle en le tutoyant et en lui suggérant, de se rendre à Lourdes, car des rumeurs persistantes prétendaient que l’eau de cette ville, possédait des vertus miraculeuses. Albert III connaissait bien le président de la société concessionnaire, et il était tout à fait disposé à lui signaler l’intérêt de la Ville de Paris pour les prochaines Olympiades, mais il ne pouvait rien faire de plus, si ce n’est prier pour le succès de l’entreprise.

 

Outre ces trois refus, elle opposa également une fin de non-recevoir aux esclaves porteurs de la flotte de Mario. Ceux-ci réclamaient des salaires, des congés payés, le droit de grève, celui de se syndiquer, la sécurité de l’emploi, des chaussures neuves tous les six mois, le retour à la navigation maritime, bref n’avaient à la bouche que des prétentions exorbitantes. « On se demande où ils vont chercher tout ça », se disait le Saint-Père, qui, en son for intérieur et depuis son récent voyage en cargo 30/20, n’avait pas une grande estime pour cette corporation ouvrière et ingrate, qui n’était même pas catholique, et dont le niveau d’intelligence ne devait pas se situer très au-dessus de celui d’une enclume. Je crois l’avoir déjà dit, Sa Sainteté pouvait par moments donner l’impression d’être de parti pris..

Pendant dix jours, 15 heures par jour, Albert III écouta, conseilla, consola, bénit cette foule qui avait une telle foi en sa personne qu’il ne pouvait rien lui refuser.

Ce fut donc un pape épuisé et somnolent qui, le onzième jour, célébra en titubant l’union de Mario et Giuletta. Il avait du mal à rester éveillé et à s’exprimer. Il bâcla la cérémonie, au grand soulagement des jeunes mariés qui avaient la tête ailleurs, et des assistants qui, venus pour s’empiffrer, attendaient impatiemment la fin de l’office et le début des festivités.

C’est probablement en raison de cet état d’épuisement extrême qu’au moment de l’offrande, il s’exclama :

« Seigneur
Puisse le vin des Corbières

Inspirer nos prières ».

Heureusement, il le dit en français et personne ne le comprit, à l’exception de la délégation des viticulteurs du midi qui n’avait pas encore regagné ses terres et qui applaudit vigoureusement.

 

Sitôt marié, le jeune couple partit en voyage. Il avait beaucoup à faire, car son programme s’apparentait plus à celui d’un voyage d’affaires qu’à celui d’un voyage de noces. Il parcourut toute l’Europe, ses grandes villes et leurs bas-fonds. Indifférent aux merveilles architecturales et culturelles qu’il côtoyait, il inspectait ses agences, tâtait le marché, analysait la concurrence, concluait des accords, réglait, d’une manière ou d’une autre, des conflits. C’est lors de ce périple, qu’il conçut et mit en place : « Interdrug ». Grâce à ce service international, n’importe qui en Europe, pouvait recevoir en moins de 24 h et pour un prix modique, la drogue de son choix.

Un gang rival essaya bien de monter un service similaire : « Chronodrogue », mais il fut éliminé avant même d’en avoir amorcé la réalisation.

Quelques mois après ce long voyage, naquit à Gênes, un beau bébé qu’ils prénommèrent  Cristoforo.

Cristoforo Colombo, c’est-à-dire en français, Christophe Colomb.

 

Giuletta était très croyante et n’hésitait pas à confesser ce qu’elle appelait ses « incartades », au Padre Giuliano Scalfaro. Ce dernier était le prêtre officiel de la Maffia qui le rétribuait, entretenait l’église, parfois de manière excessive : refaire le toit chaque année ne s’imposait pas vraiment, et surtout rackettait les croyants à son profit, dans des proportions telles qu’il dut ouvrir plusieurs comptes en Suisse et aux îles Caïman. En échange de quoi, le Padre avait la double obligation, d’une part, d’obtenir le pardon divin certifié pour tous les maffiosi sans distinction de grade, quelles que soient la noirceur de leurs crimes et la sincérité de leur repentir, d’autre part d’oublier, sitôt entendues à confesse, les turpitudes éventuelles de ces mêmes maffiosi.

Giuletta donc, croyante convaincue, et par ailleurs n’éprouvant que dédain pour l’école publique, inscrivit le jeune Christophe à l’école libre, en l’occurrence l’institution « Plus près de toi Mon Dieu ! Plus près de toi ». Les conditions de vie y étaient rigoureuses, à mi-chemin entre l’ascétisme des fous de Dieu et celui des sportifs de haut niveau. Les élèves devaient étudier 15 heures par jour, prier autant, n’avaient pas de vin à table, et ne pouvaient sortir de l’établissement pour voir leurs parents qu’une fois par mois. Au fond, ce qui caractérisait cette école libre, c’était le nombre de ses contraintes.

Christophe fut un bon élève, à l’aise dans toutes les disciplines, mais particulièrement en géographie.

Dès son plus jeune âge, il avait été bercé par les noms des villes et régions lointaines hébergeant les comptoirs de « Fortuna Nostra » : Bilbao, Lisbonne, Anvers, Hambourg, Clermont-Ferrand, Alicante, Athènes, Istanbul, Alexandrie, Beyrouth, Cergy-Pontoise, le Cap-Nord, Saint-Pétersbourg, etc… Il ne rêvait que d’expéditions en terres lointaines et ce fut son professeur de géographie, Sœur Paulette, qui, sans le vouloir, donna une direction précise à ses désirs en lui apprenant que la terre n’avait pas encore été totalement explorée, qu’il restait de nombreux territoires à découvrir, dont et surtout, un immense continent, l’Amérique. Pour avoir plus de renseignements à ce sujet, il pouvait consulter le dernier numéro de « Sicilian Geography » qui lui consacrait plusieurs pages.

Sœur Paulette était entrée dans les ordres après un parcours inhabituel.

De son vrai nom Paule Barachon, Sœur Paulette était une ancienne tapineuse qui, après avoir modestement débuté à Romorantin (Loir-et-Cher, 40 000 habitants), avait eu la chance d’être promue à Paris, grâce à l’amitié d’un de ses meilleurs clients, père de dix enfants et député non-inscrit.

À Paris elle fit la connaissance d’un imprésario finlandais, Kullervo Matikaïnen, propriétaire de maisons closes et pilote de rallyes.

Kullervo participait de manière assidue à toutes les grandes courses internationales, ce qui lui permettait, après l’épreuve, de gérer ses maisons, qu’il appelait pudiquement « établissements de soins ». Celles-ci (ou ceux-ci) offraient aux consommateurs ravis, pour un prix modique, toutes les perversions sexuelles imaginables, à l’exception de la pédophilie interdite par la loi et de la zoophilie, parce que Kullervo aimait les animaux.

Lorsque Paule fit sa connaissance, Kullervo n’arrivait plus à s’occuper seul de son affaire, tant elle avait pris de l’ampleur, et il était à la recherche d’un adjoint discret, efficace et surtout, non syndiqué. Jolie et intelligente, Paule sut enjôler le grand Finlandais, qui en fit sa favorite et la nomma inspectrice principale de son groupe, avec délégation de pouvoir.

Dès lors Paule parcourut le monde (connu) de haut en bas et de gauche à droite, parfois même en diagonale, et acquit ainsi, sans efforts particuliers, les connaissances géographiques qui allaient plus tard fasciner le jeune Christophe. Pour la petite histoire, signalons qu’elle profita de ses déplacements professionnels pour rédiger le premier guide des maisons de passe, en version trilingue : français/finlandais/sourd-muet.

Elle avait défini une classification relativement simple, encore en vigueur de nos jours dans les pays qui, ayant inconsidérément interdit l’usage du pléonasme, n’ont pu fermer leurs maisons closes, et qui donc, obligés de conserver des maisons closes ouvertes, sont condamnés à vivre dans un mal-être grammatical permanent, communément appelé le « mal de l’oxymore ».

 Cette classification visait à renseigner le client potentiel, d’une part sur le confort de l’établissement, d’autre part sur l’aptitude du personnel à satisfaire pleinement ses pulsions sexuelles, si étranges fussent-elles.

Le confort de l’hôtel était indiqué par un nombre d’étoiles compris entre 0 et 5, l’assouvissement des pulsions, par un nombre de préservatifs s’échelonnant également de 1 à 5.

La gamme des services proposés était donc très large, qui allait du mobil-home sur friche industrielle classé 1/1 (/) au palace de la Riviera, coté 5/5 (/).

Ce guide devint très vite la bible du tourisme sexuel, et Paule Barachon est, à juste titre, considérée aujourd’hui comme la véritable initiatrice de l’érotisme exotique.

Lorsqu’elle eut 50 ans, Paule ressentit un peu de lassitude et fit valoir ses droits à la retraite, ce que le régime spécial des pilotes de rallye finlandais lui permettait.

Cependant, elle ne se retira pas totalement de la scène, car en dehors du travail, elle n’avait aucun hobby et se serait fortement ennuyée.

Grâce à ses économies, elle acheta une école primaire désaffectée qu’elle transforma en lupanar de luxe. Compte tenu de son immense savoir-faire et de son incontestable expérience, son établissement connut un succès fulgurant et devint célèbre dans le milieu parisien sous le nom de « Madame Paule ». Ce lupanar abritait également une école de formation pour prostitution active tous niveaux. Paule y tenait particulièrement, en souvenir de son enfance difficile : trop pauvre pour faire des études, elle avait tout appris dans la rue et n’avait bénéficié d’aucune assistance. L’école de la rue n’est pas une école facile, c’est un lieu de souffrance et de danger permanent, et elle souhaitait, de toutes ses forces, en épargner la rudesse excessive aux jeunes filles qui choisissaient ce métier. En créant cette école de prostitution, elle espérait leur donner les moyens d’aborder en douceur la vie professionnelle et ses nombreux aléas.  

Et c’est à ce moment, que la foi lui fut révélée d’une manière tout à fait inattendue.

 

Parmi ses clients, il y avait un jeune abbé, d’origine sicilienne. Frais émoulu du séminaire, brillant théologien, ardent défenseur de la parole chrétienne, prêcheur convaincant, sachant être tour à tour tolérant ou ferme, ce jeune abbé pouvait légitimement aspirer aux plus hautes fonctions de l’Église. 

Malheureusement, il souffrait d’une maladie incurable : la boulimie sexuelle. Autrement dit, il ne pouvait pleinement assouvir ses besoins érotiques, et sa vie était un enfer (Oh ! Mon Dieu). Dans ces conditions, comment faire croire au Paradis ? En état d’érection permanente, il ne pouvait se consacrer comme il l’aurait dû aux devoirs de sa cure. Heureusement pour lui, le presbytère jouxtait l’hôtel de Mme Paule, en sorte qu’il pouvait s’y rendre en toute discrétion et trouver, auprès des jeunes pensionnaires, une paix relative, mais précaire.

Or, un matin d’octobre, vers neuf heures, alors qu’il venait d’honorer pour la troisième fois « Fleur de baobab », une charmante soubrette congolaise, il mourut subitement dans les bras de la belle. L’évêque, immédiatement averti, déclara que cette épectase, c'est-à-dire la mort dans l’orgasme, était la volonté de Dieu, et qu’en conséquence, l’Église n’y étant pour rien, n’honorerait pas les dettes importantes de l’abbé vis-à-vis de Mme Paule.

À vrai dire, Dieu n’avait rien à se reprocher. Seul l’abbé était responsable de sa mort, car il n’avait pas fait vérifier par le pharmacien de garde, la qualité des champignons qu’il avait cueillis, la veille, dans la forêt voisine, entre deux érections.

Quoi qu’il en soit, Paule fut très impressionnée par cet évènement, car, malgré une vie plutôt aventureuse, elle n’avait jamais vu la mort de près. Celle si soudaine de son débiteur lui fit ressentir pour la première fois le côté éphémère de l’existence. Dès lors, l’angoisse métaphysique ne la quitta plus. Cette aventurière qui dans son métier avait affronté tous les dangers, tremblait de frayeur devant le mystère de la vie et de la mort. Elle avait besoin de faire le point dans le calme et la sérénité, et, pour cela, il lui fallait se retirer de la vie active.

Elle avait toujours été une femme d’action. C'est pourquoi, une fois sa décision prise, les choses allèrent vite : elle vendit sa maison de passe à un groupe hôtelier libanais qui possédait de nombreux établissements à Beyrouth, puis elle entra dans les ordres. C’était un aller simple. Grâce aux relations de Kullervo Matikaïnen, elle obtint, après avoir prononcé ses vœux de noviciat,  d’être envoyée dans un couvent sicilien, puis à l’Institution « Plus près de toi, mon Dieu. Plus près de toi », où nous la retrouvons maintenant. Elle avait tenu à faire pénitence dans ce beau pays en mémoire de l’abbé boulimique.

C’est donc grâce à cette conversion inattendue de Paule Barachon que le jeune Christophe, déjà ouvert au monde par l’activité familiale, n’eut plus qu’un seul but dans la vie : découvrir l’Amérique.

 

Naturellement, nombreux furent ceux qui tentèrent de le décourager : son père en raison de la terreur que lui inspirait toujours l’Océan, sa mère en raison de l’effet désastreux qu’aurait un échec de Christophe sur les résultats de « Fortuna Nostra », ses voisins parce qu’ils auraient bien voulu le voir épouser leur fille unique, ses copains parce qu’il avait toujours de l’argent plein les poches et qu’il finançait généreusement leurs joyeuses virées estudiantines, et même Sœur Paulette qui, manifestement dépassée par les évènements, s’inquiétait de la passion aventureuse qu’elle avait soulevée chez son jeune élève, pour ce qui après tout n’était peut-être qu’une légende sans fondement.

Mais, aussi obstiné qu’un âne anglais, Christophe n’accepta jamais de remettre en cause sa décision, et harcela nuit et jour ses parents pour que lui soit confiée la direction de leur filiale portugaise. Pourquoi celle-ci ? Simplement parce que Lisbonne était probablement le port européen le plus proche de cette mystérieuse Amérique.

La filiale de Lisbonne, très bien gérée depuis qu’elle avait remplacé ses sept cent polytechniciens par une dizaine de personnes compétentes et pragmatiques ne l’occupait que quelques heures par semaine.

Il pouvait donc consacrer une grande partie de son temps à la réalisation de son rêve : découvrir l’Amérique.

Il avait une telle foi en sa réussite qu’il avait déjà rédigé la déclaration qu’il ferait en posant le pied sur le Nouveau Continent. Cette déclaration « Un petit pas pour moi, un grand pas pour Fortuna Nostra » serait reprise des siècles plus tard, sous une forme différente, par un astronaute américain.

Il arma le « Linda de Suza », une goélette paternelle qui faisait la navette entre Lisbonne et Lons-le-Saunier, avec escale technique et remplacement des équipes à Carcassonne. Depuis de nombreuses années, le « Linda de Suza » alimentait la Franche-Comté en morues fumées, puis revenait à Lisbonne, chargée à ras bord de cancoillotte, revendue comme engrais aux paysans portugais. Depuis quelque temps cependant, cette liaison était déficitaire, car les Francs-Comtois, lassés de la morue, se gavaient désormais de corned-beef, tandis que les paysans portugais, harcelés par une association écologique qui assimilait la cancoillotte à un produit chimique, devaient s’orienter vers des engrais naturels. La suppression de cette ligne ne posait donc aucun problème et se traduirait probablement par une amélioration des résultats, à la grande satisfaction des actionnaires.  

Après une révision générale de la goélette, dont c’était le premier voyage sur l’eau, Christophe se mit à la recherche d’un équipage chevronné, car les esclaves-porteurs avaient refusé de prendre la mer. Ils prétendaient, à tort ou à raison, que la navigation maritime n’était pas prévue par leurs conventions collectives.

Christophe embaucha alors ce qu’il trouva sur les quais, c’est-à-dire des pirates en chômage, en arrêt de travail ou en préretraite.

Cet équipage douteux, à la compétence incertaine, n’accepta pas sans condition la proposition de Christophe : il exigea d’avoir triple ration de rhum matin, midi et soir, et ce, 7 jours sur 7. Christophe dut s’incliner.

C’est donc une goélette chargée à ras bord de vieux rhum qui appareilla un beau matin vers l’ouest, la direction dans laquelle l’Amérique était supposée se trouver.

Dès le premier jour, un esprit observateur aurait pu, sans risque de se tromper, émettre des doutes sur la réussite de l’entreprise. En effet, sitôt sorti du port, le « Linda de Suza » louvoya dangereusement. Il y avait à cela deux raisons, la goélette et l’homme de barre étaient, chacun pour des raisons différentes également désorientés :

La goélette, voguant pour la première fois, était à la recherche de ses marques. Délestée de ses porteurs habituels, elle se sentait livrée à elle-même. En outre, elle découvrait le roulis, le tangage et, par voie de conséquence, le mal de mer.

L’homme de barre, qui en était à sa nième triple ration de rhum, était totalement incapable de tenir le cap, ne serait-ce qu’un court moment. En fait, il tenait une multitude de caps qui se succédaient à une cadence effrénée.

C’est ainsi qu’après deux mois de navigation hasardeuse, le « Linda de Suza » rallia Oslo, à la grande surprise du correspondant local de « Fortuna Nostra » qui voyait pour la première fois un cargo du groupe rallier Oslo par mer, au lieu d’arriver, comme tous ses prédécesseurs, par la Nationale 18.

Christophe, qui, comme tout l’équipage, ne s’était alimenté que de vieux rhum pendant ces deux mois, était dans un état semi-comateux.

Sitôt débarqué, n’ayant qu’une conscience confuse de ce qui l’entourait, il fit distribuer de la verroterie à la population ébahie, puis lui tint un discours bredouillant et incompréhensible, dans lequel il disait sa fierté d’être le premier Européen à aborder ce rivage et promettait d’entreprendre sans plus tarder la mission civilisatrice qui l’aiderait  à sortir les "indigènes" de la sauvagerie dans laquelle ils végétaient.

Ce n’est qu’au bout d’une semaine, qu’enfin dégrisé, il se rendit compte de son erreur. Il fit alors récupérer la verroterie, car il n’y a pas de petites économies et, après avoir remplacé le rhum épuisé par de l’aquavit, il reprit le large, toujours à la poursuite de son rêve.

Aujourd’hui encore, les Norvégiens n’évoquent pas sans étonnement l’évènement insolite qui leur fit oublier un temps les rigueurs de l’hiver boréal.

Comme l’on pouvait s’y attendre, l’aquavit eut sur Christophe et son équipage les mêmes effets que le vieux rhum.

C’est ainsi que, deux mois après avoir quitté Oslo, le « Linda de Suza » accosta Lanzarote.

Rendu prudent par l’expérience, Christophe s’abstint de distribuer de la verroterie aux autochtones, mais leur demanda de confirmer qu’il était bien arrivé en Amérique. À sa grande surprise, ils lui répondirent qu’il se trouvait à Lanzarote, dans l’archipel des Canaries. Ils ajoutèrent qu’ils étaient très heureux de sa visite, et qu’ils le seraient encore plus s’il acceptait de leur acheter, à des prix abordables bien sûr, une gamme complète de verroteries locales.

Christophe prit très mal cette proposition, d’abord parce que c’était lui qui distribuait la verroterie, ensuite parce qu’il n’acceptait pas ce nouvel échec. Il en rendit responsables les malheureux Canariens, mais ceux-ci, même sous la torture, refusèrent d’admettre qu’ils étaient américains.

Christophe les fit fusiller, par principe, mais dut, malgré tout, admettre l’évidence : il n’avait pas encore atteint son but.

Il n’avait donc plus qu’à repartir, ce qu’il fit après avoir fait main basse sur toute la verroterie de l’île.

Lors de ses appareillages précédents, de Lisbonne puis d’Oslo, il avait logiquement mis le cap à l’ouest, avec le succès que l’on sait. Il fit donc cette fois-ci mettre le cap à l’est en direction du Maroc et c’est ainsi que trois mois plus tard il débarqua à Houston, au Texas.

 

Dès le premier instant, il sut qu’il avait réussi. Il n’y avait pas de pétrole comme en Norvège, ni de volcans comme aux Canaries. Il était donc en Amérique.

Il put enfin se débarrasser de sa verroterie et entreprendre sa mission civilisatrice, c’est-à-dire ouvrir les premiers comptoirs de « Fortuna Nostra ».

Les ressources de ce nouveau continent étaient prodigieuses. Très vite des convois de cocaïne et de mescaline rallièrent régulièrement l’Europe, et en ramenèrent d’anciennes pensionnaires de Mme Paule, qui, inscrites au chômage technique depuis la conversion de leur ex-patronne, ne demandaient pas mieux que de reprendre du service.

Malgré tout ce qu’en disent aujourd’hui des historiens superficiels, mais politiquement corrects, c’est bien Christophe Colomb qui conçut le premier réseau international de traite des blanches.

La réussite de Christophe et de « Fortuna Nostra » fit beaucoup d’envieux. Nombre d’entre eux montèrent des expéditions concurrentes à but lucratif. La plupart disparurent dans le triangle des Bermudes, mais ceux qui y échappèrent colonisèrent jour après jour le Nouveau Monde.

Cependant, le temps passait. Christophe vieillissait et se fatiguait de plus en plus vite. Il rentra donc au pays, juste à temps pour prendre la succession de ses parents. Président du conseil de surveillance, il n’avait pas grand-chose à faire si ce n’est encaisser ses dividendes. Il avait confié la direction générale du groupe à l’abbé Giuliano Scalfaro, toujours bon pied bon œil, en qui il avait une totale confiance.

Il aurait pu de cette façon vivre très longtemps, mais il fut abattu par erreur, dans une pizzeria de Palerme, par des carabiniers qui l’avaient confondu avec un contrôleur fiscal. Ainsi, cet aventurier qui avait survécu aux tempêtes océaniques, à la fièvre jaune, au paludisme, aux serpents, scorpions, araignées et autres bestioles asociales, aux Indiens, aux pirates en tous genres, etc. mourut stupidement, victime de l’incompétence d’un fonctionnaire zélé.

À l’heure actuelle, la police italienne n’a toujours pas fait sa repentance.

Liste des personnages

 

Giuletta, mère de Christophe Colomb

 

Pour elle, le monde était binaire. Il y avait ceux qu’elle aimait et ceux qu’elle n’aimait pas. Elle protégeait les premiers, même s’ils la détestaient, et éliminait les seconds, même s’ils l’aimaient.

 

Mario, père de Christophe Colomb

 

Inventeur de la marine à bras. Il faisait franchir régulièrement les Alpes et les Pyrénées à sa flotte marchande. À côté de lui, Hannibal n’était qu’un nain.

 

Sœur Paulette, professeur de géographie

 

Cette fille du terroir solognot commença sa carrière en France, en arpentant les trottoirs de Romorantin, et la termina en Sicile, en arpentant les couloirs de « Plus près de toi, Mon Dieu. Plus près de Toi. ».

Cette marcheuse infatigable parcourait à peu près 10 000 km par an, et faisait donc le tour de la terre en 4 ans. Chaque année bissextile, elle fêtait son 40 000e kilomètre pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques.

Elle est depuis peu citée dans le Livre des Records.

Christophe Colomb, héros

 

Christophe Colomb créa la première liaison maritime Lisbonne-Houston, avec escales à Oslo et Lanzarote. De mémoire d’homme, il est le premier génois à avoir débarqué en Amérique.

Les Indiens l’accueillirent chaudement, mais, lui, les refroidit.