Buffalo Bill

Buffalo Bill sur la Terre

 

Pionnier américain, né en 1846 dans le comté de Scott (Iowa) et mort à Denver en 1917.

Tireur émérite, il fut soldat pendant la guerre de Sécession, lutta contre les Indiens, contribua au développement du Pony Express, fut chasseur de bisons, et, devenu célèbre, participa à un spectacle de cirque reconstituant la conquête de l’Ouest.

 

Buffalo Bill sur Terra

 

Abderrahmane de Trouville, dit Buffalo Bill, était le fils du comte Alexis de Trouville, bouilleur de cru normand et de Greta van Kronenbrouck, danseuse hollandaise, plus connue du grand public par ses surnoms « La gazelle batave » ou « Le petit rat des polders ».

Par une prescience qui confine à l’instinct, Alexis avait senti venir la politique de prohibition qui allait si durement frapper les États-Unis au début du 20e siècle, et, fort de cette intuition, que des esprits soupçonneux n’hésitèrent pas à considérer comme un délit d’initié, il avait décidé plusieurs décennies avant l’époque fatidique d’ouvrir, en Amérique, une école de bouilleurs de cru et d’enseigner son art aux Américains afin qu’ils ne se trouvent pas pris de court le moment venu. Son idéal était de mettre l’alcool à la portée de toutes les bourses dès le plus jeune âge, car il pensait que pour savoir boire, il fallait commencer tôt.

 

Greta, de son côté, était douée pour la danse et  aurait pu être danseuse étoile de l’opéra d’Amsterdam, si elle n’avait pas pesé 180 kg. À vrai dire, ce poids n’était pas un obstacle en soi, car elle était très musclée et d’une infinie souplesse, de sorte qu’au bout de quelques instants, fasciné par sa grâce et ses pirouettes, on en oubliait son poids phénoménal et on ne voyait plus son triple menton.  

Non, son art n’était pas en cause. En fait, ses tourments provenaient de la solidité insuffisante de la scène de l’opéra, un vieux plancher qui avait plus de 300 ans et qui était inscrit au patrimoine de l’humanité. Avec le temps, ce plancher était devenu très fragile, et Greta le traversait régulièrement lors de ses entrechats, ce qui mettait fin à la revue et indisposait des spectateurs assez mesquins pour exiger d’être remboursés.

La direction de l’opéra fut donc obligée de se séparer de Greta van Kronenbrouck.

Comme tous les autres théâtres du plat pays étaient aussi anciens que le vénérable opéra, elle ne savait que faire. Sur les conseils de son imprésario, elle donna quelques représentations populaires sur les polders, ce qui lui valut son deuxième surnom : « le petit rat des polders ». Ces vastes étendues, habituées à subir de plein fouet les violentes tempêtes de la mer du Nord, pouvaient sans peine supporter cette surcharge exceptionnelle.

Mais il faisait froid sur les polders, le vent soufflait en rafales et il pleuvait souvent. Elle n’avait pour l’admirer que les mouettes, et chacun sait qu’il n’y a pas de plus mauvais public que ces animaux qui ne cessent de rigoler pendant le spectacle (surtout les mouettes rieuses), n’applaudissent jamais et passent leur temps à se gaver de poissons.

Non, c’était vraiment trop dur et elle dut se résigner à l’évidence : elle ne pourrait jamais exercer son art sur le sol natal, ni d’ailleurs en Europe, car les scènes européennes étaient toutes dans le même état que celles de son pays.

Dépitée, mais non découragée, la pauvre Greta décida de s’exiler aux États-Unis, pays moderne disposant de plateaux de scènes en béton armé, non inscrites au patrimoine de l’humanité, mais solides.

 

Elle eut très vite beaucoup de succès, car elle adapta aux us et coutumes de ce pays neuf, de vieilles et traditionnelles danses européennes.

C’est ainsi qu’elle créa : la polka du Far West, la gavotte du coyote, le quadrille des Dalton, la bourrée du Nebraska, le boléro du Rio Grande et la java de Paris (Texas).

Ses numéros se déroulaient dans une atmosphère tumultueuse et bouillonnante de braillements, de coups de feu et même de meuglements et de hennissements, car les cow-boys ne se séparaient jamais de leurs bêtes. À entendre les vociférations des uns et des autres, on aurait été très embarrassé de dire, des vaches, des chevaux ou des cow-boys, lesquels appréciaient le plus les talents de la jeune fille.

Elle franchit un grand pas dans l’admiration de son public, le jour où elle accepta que, moyennant une modeste participation de 10 dollars, les spectateurs essayassent de l’attraper au lasso pendant ses exhibitions, qui, en vérité, s’apparentaient plus à des rodéos qu’à des prestations chorégraphiques. Non seulement elle prouvait ainsi son excellente maîtrise du subjonctif imparfait, mais en outre elle gagnait beaucoup d’argent, car il n’existait pas de corde assez longue pour l’entourer.

Elle terminait traditionnellement la revue par le « Galop du bison », une farandole endiablée à travers le saloon à laquelle se joignaient le public et les troupeaux. À la fin du spectacle , il ne restait du saloon que la scène en béton.

Mais ce n’était pas grave, une autre salle était rapidement reconstruite dans la journée et, le soir venu, le show pouvait reprendre. La devise de l’imprésario « The show must go on » était, sans qu’il s’en doutât, promise à un bel avenir. Une tradition était ainsi en voie de création dans ce pays qui en manquait cruellement. Greta était très fière de participer à son élaboration, car cela lui donnait le sentiment de contribuer activement à l’édification de sa nouvelle patrie.

 

Alexis et Greta se rencontrèrent par hasard à la grande foire annuelle d’Abilene où Alexis tenait un stand de bouilleur de cru avec démonstration et manipulation d’alambic et où la jeune fille était la vedette de « L’amour vache », une comédie musicale et sentimentale très populaire, dans laquelle elle jouait le rôle de la vache.

Comme pour tout ce qu’elle faisait, elle prenait son rôle très au sérieux. C’est ainsi que pour entrer au mieux dans la peau de son personnage, elle n’hésita pas à se nourrir de fourrage exclusivement et à ne s’hydrater qu’aux abreuvoirs municipaux. Elle n’alla cependant pas jusqu’à absorber des farines animales.  

Son rôle de composition était très exigeant et lui demandait un grand effort de mémoire et de concentration, de sorte que pendant les quelques heures qui précédaient le lever de rideau, on l’entendait, bien qu’à jeun, ruminer avec application dans sa loge. Contrairement au personnage qu’elle interprétait, elle ruminait avant d’avoir brouté. C’était d’ailleurs la seule différence perceptible entre l’actrice et le bovin.

À chaque entracte, Greta, qui, en raison du régime alimentaire qu’elle s’était imposé, fourrage et abreuvoir, avait une faim de loup et une soif de pilier de bar, se précipitait dans le stand voisin du saloon, celui d’Alexis, où, tout en se gavant de rillettes sarthoises, elle absorbait par gallons entiers le calvados de démonstration tout juste sorti de l’alambic. C’était pour lutter contre le trac, disait-elle pour se justifier. Alexis qui ne voulait pas être en reste, surtout en terre étrangère où il avait à cœur de défendre l’honneur et le prestige de la France, l’accompagnait dans ses libations, de sorte qu’une amicale complicité lia au fil des jours ces deux âmes perdues si loin de leurs patries. Elle lui apprit à danser la « Gigue de l’Oregon » et il lui fit chanter « Je veux revoir ma Normandie ». Malgré le charme qui émanait de Greta quand elle  gazouillait (beuglait serait peut-être plus exact) cette chanson en anglais avec l’accent hollandais, il faut bien reconnaître que cet hymne au bocage dérouta quelque peu un public de cow-boys habitués à sillonner les grands espaces et les prairies infinies de l’Ouest américain. En outre, certains parmi eux, prétendaient, sans que l’on sache d’où ils tenaient leurs informations, que leurs descendants auraient plus tard l’occasion de visiter la Normandie en voyage organisé, et qu’il serait bien temps alors d’apprendre ladite chanson. En attendant, ils préféraient en rester à « Oh ! Susanna », « Sweet Genoviève » ou « Pecos Bill ».

 

Très vite ils ne purent se passer, lui de la présence de Greta, elle des rillettes au calva.

Ils décidèrent de se marier.

Les choses vont vite en Amérique

À 16 heures, agenouillés devant l’alambic, ils se juraient fidélité, égalité et fraternité.

À 17 heures, ils étaient mariés.

À 18 heures, Abderrahmane était en route.

À 19 heures, ils avaient épuisé les réserves de calva d’Alexis et ses stocks de rillettes.

 

Après avoir passé neuf mois dans un liquide amniotique au goût de pomme et de charcuterie, Abderrahmane vit le jour dans un saloon de Las Vegas où sa mère se produisait avec succès. Il eut le tact d’attendre la fin du spectacle pour se manifester. Telle était la santé de Greta, qu’elle put terminer son one-woman-show sans que personne n’eût rien soupçonné. Il est vrai que, depuis son mariage, elle s’était un peu laissé aller, et qu’elle approchait les 250 kg, de sorte qu’il fallait être fin observateur pour déceler sa gravidité.

C’était un beau bébé, très grand pour son âge, mais jeune pour sa taille. Signe particulier : il naquit avec une barbichette et une longue chevelure. Et, était-ce prémonitoire ? Le premier mot qu’il prononça, avant même de dire maman, fut le mot « bison ». Hélas pour Greta, il ne s’agissait pas là d’une méprise momentanée, car, jusqu’à l’âge de huit mois, Abderrahmane employa ce même mot pour désigner indifféremment sa mère ou l’animal. Les psychiatres consultés échouèrent à la consoler en lui expliquant que cette regrettable confusion provenait d’un cerveau trop jeune et insuffisamment formé pour être en mesure de faire la différence entre deux formes d’apparence et de masse comparable.

 

Mais revenons à Abderrahmane : pourquoi un tel prénom, Abderrahmane, vous demandez-vous peut-être ? La raison en est simple. Le comte Alexis de Trouville avait fait son service militaire en Algérie, où il s’était lié d’amitié avec Abderrahmane von Hindenburg, un adjudant de carrière, d’origine allemande par son père, et algérienne par sa mère. Ce brave sous-officier, responsable de l’intendance, et, plus particulièrement de la buvette, sympathisa spontanément avec Alexis, qu’il alimenta, pendant toute la durée de son incorporation, et pour un prix dérisoire, en bière allemande de première qualité et calvados de contrefaçon locale. C’est en souvenir de cette virile et désaltérante amitié, fondée sur une consommation commune et continue de céréales et de fruits fermentés, qu’Alexis donna à son fils le prénom de son fournisseur et ami de trente ans. (Trente ans, c’était la durée légale du service militaire.)

 

Dès son plus jeune âge, Abderrahmane fraternisa avec un jeune Apache, qui répondait au nom de Tonic Bull (Taureau énergique), mais que tout le monde appelait Indian Tonic en raison de son goût immodéré pour le gin.

Ce jeune Indien lui enseigna les secrets ancestraux de sa race et c’est ainsi qu’Abderrahmane fut le premier blanc d’origine franco-batave à savoir :

  1. Suivre le sentier de la guerre sans GPS.

  2. Chasser le bison à mains nues.

  3. Scalper ses adversaires avec humanité, mais fermeté.

  4. Survivre dans le désert en ne se nourrissant que de reptiles et de cactus.

  5. Tirer et souder à l’arc.

  6. Fabriquer un tomahawk à partir d’un vieux tube de dentifrice.

  7. Boire trois litres d’eau-de-feu sans reprendre haleine.

  8. Communiquer par signaux de fumée bio non polluante.

  9. Etc.

De son côté, Abderrahmane aidait Indian Tonic à faire ses devoirs et en profitait pour lui parler du pays de son père, en termes d’autant plus dithyrambiques qu’il n’y était jamais allé.

Indian Tonic avait une confiance totale en son ami Abderrahmane et prenait tout ce qu’il disait pour argent comptant. (Il n’y a pas de petits profits.) C’est ainsi que, dès son plus jeune âge, il se fit une certaine idée de la France, et fut, de ce fait, bien avant la naissance du Général de Gaulle, considéré par certains historiens, comme le « premier gaulliste historique ». Est-il nécessaire de préciser que ces spécialistes étaient britanniques ? L’Histoire nous a appris depuis longtemps à nous méfier d’Albion la perfide, toujours prête à dénigrer notre glorieux pays, et nous savons tous, dès la maternelle, que nous n’avons rien de bon à attendre de sa part. Mais, même ainsi avertis, comment aurions-nous pu imaginer pareille ignominie : faire du gaullisme, un produit d’importation américain, voire amérindien ? De telles allégations n’honorent vraiment pas leurs auteurs et confirment malheureusement une fois de plus combien il est pesant d’avoir des voisins jaloux.

Quoi qu’il en soit, Indian Tonic buvait les paroles de son ami.

C’est ainsi qu’il crut toute sa vie qu’en France :

  1. Un dialogue social permanent et constructif assurait au pays une réelle harmonie d’où étaient exclus conflits, grèves, manifestations, prises d’otages, séquestrations…

  2. Les responsables politiques étaient responsables.

  3. L’administration était un modèle de simplicité, d’efficacité, de modernité, d’engagement, de gentillesse  et de convivialité que le monde entier nous enviait.

  4. L’équipe nationale de foot, les célèbres bleus, avait gagné plus de dix fois, la Coupe du Monde, le fameux Mondial.

  5. La justice était juste.

  6. La corruption n’existait pas.

  7. Il n’y avait pas de pauvres.

  8. « L’esprit républicain » n’était pas un vain mot.

  9. Les banlieues étaient des havres de paix.

  10. Les lycéens et étudiants respectaient leurs professeurs, les professeurs respectaient l’État qui les rétribuait, et tous, les élèves et leurs maîtres, approuvaient sans réserve la nécessaire modernisation des structures, moyens et méthodes d’enseignement.

  11. Le citoyen français était un modèle d’altruisme.

  12. Etc.

 

À leur majorité, Abderrahmane et Indian Tonic firent « l’échange du sang », vieux rite indien faisant d’eux des « frères de sang ». À partir de ce jour, le sang d’Abderrahmane, à forte teneur en calvados, coula dans les veines d’Indian Tonic, et celui de ce dernier, à forte teneur en gin, irrigua le corps de son ami Abderrahmane.

Cependant, bien que cette cérémonie ait eu de nombreux témoins, quelques esprits chagrins se disant experts en spiritueux, nièrent et nient encore aujourd’hui qu’un tel échange ait eu lieu, car, selon eux, gin et calva ne peuvent cohabiter dans un même corps, sans risque d’empoisonnement, voire d’explosion.

À leur demande, des tests sanguins furent effectués sur les dépouilles des deux amis. Celles-ci étaient et sont toujours entreposées dans la chambre froide d’une boucherie-musée d’Abilene. À leur grande surprise, les analyses faites  par le Syndicat Professionnel des Distillateurs et vérifiées par le Ministère de la Santé, confirmèrent sans l’ombre d’un doute que chaque corps contenait bien un mélange de gin et de calvados, titrant environ 35°, soit 10° de plus que la Marie Brizard, mais 10 de moins que le pastis. Les laborantins purent même préciser que le Calvados était un 18 ans d’âge, vieilli en fût de chêne, et que le gin était du London Dry Gin, hors d’âge et de prix.

Abderrahmane et Indian Tonic étaient donc bien frères de sang.

 

Confus et contrits, les « experts en spiritueux », ne trouvant aucun leader politique disposé à demander pardon en leur lieu et place, faute d’élections présidentielles à court ou moyen terme, durent s’excuser eux-mêmes de leurs excès d’arrogance, mais n’en continuèrent pas moins à penser qu’ils avaient raison.

Une grande chaîne de vins et alcools profita de cette polémique pour lancer un nouvel apéritif, le Calvin (prononcer Calvine), composé pour 1/3 de gin et pour 2/3 de calvados. Cette boisson connut un succès fou en Suisse Normande.

Indian Tonic était un être complexe à double personnalité, chez qui alternaient périodes de dépression inclinant à la résignation et périodes d’exaltation poussant à la révolte.

Les jours de spleen, il rêvait d’une vie réglée, sans heurts ni surprises, et se voyait bien fonctionnaire et, plus précisément, météorologue. Il était certain de réussir dans cette branche, car, à l’encontre des météorologues traditionnels qui disaient n’importe quoi, puis adaptaient leurs prévisions aux conditions climatiques, il était lui, Indian Tonic, en mesure de faire l’inverse, c’est-à-dire d’adapter le temps à ses prévisions, quelles qu’elles fussent. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il pouvait, à volonté, faire la pluie et le beau temps grâce à deux paramètres climatiques qu’il maîtrisait parfaitement : l’été indien et la danse de la pluie. En combinant ces deux éléments, il pouvait modifier le temps à sa convenance. C’est ainsi que le soleil brillait dans son jardin en toute saison, tandis que son voisinage subissait le cycle normal des saisons. En hiver, le contraste était saisissant entre son jardin ensoleillé et en fleurs, et ceux de ses voisins disparaissant sous une épaisse couche de neige.

Les jours de feu, par contre, le sang de ses ancêtres bouillonnait en lui. Dans son imagination enfiévrée, il prenait la tête des tribus insoumises et boutait hors de son pays l’envahisseur européen, hormis, bien sûr, les fabricants de gin.

Ballotté sans cesse entre ces deux états d’âme, la routine ou l’aventure, il vivait dans un doute permanent qu’il traduisait par l’expression : « Tipi or not tipi », formule qui fut reprise plus tard par un écrivaillon anglais avec la fortune que l’on sait et au mépris de toute chronologie, dans une sombre histoire où un prince danois (un pied-tendre), très indécis, lasse son entourage à force de se demander s’il existe ou non. De nos jours, les fantastiques progrès réalisés dans les communications, lui permettent d’épuiser, non seulement ses proches, mais aussi le monde entier. Le progrès technique n’est hélas ! pas toujours synonyme de bien-être.

 

Abderrahmane aimait beaucoup les Indiens et se désolait de voir ces fiers guerriers se satisfaire d’un banal avenir de bureaucrate ou se réfugier dans de vaines et irréelles rêveries de reconquête du pouvoir, rêves de comptoir avant l’heure.

C’est alors qu’il eut l’idée de créer une institution qui représenterait l’ensemble des tribus et qui aurait donc plus de poids pour défendre leurs intérêts et leurs cultures auprès des visages pâles.

Toutes les tribus approuvèrent cette initiative. Pour la première fois dans l’histoire, les Comanches, les Apaches, les Cheyennes, les Sioux, les Utes, les Mohicans, les Hopis, les Algonquins, les Iroquois, les Hurons, les Cherokees, les Mohaves, les Delaware, les Séminoles, les Nez-percés, les Dakotas, les Navajos, etc. envisagèrent de déposer les armes et acceptèrent de déléguer leurs pouvoirs à une instance supérieure qui serait leur porte-parole.

Mise en place avec l’aide des pouvoirs publics, cette institution s’appela « L’organisation des Tribus Unies » ou « OTU ». Elle avait pour objet de sauvegarder la paix et la sécurité intertribales, de définir un statut juridique qui garantisse les droits, l’intégrité, l’identité et la place des Indiens dans le Nouveau Monde, et d’instaurer, entre tribus, une coopération économique, sociale, culturelle et, surtout, pacifique. Bref, que de nobles objectifs.

Un Conseil de Sécurité comprenait trois membres permanents, ayant droit de veto et inamovibles. Il s’agissait des Cheyennes, des Sioux et des Apaches. Un ultime combat intertribal, qui n’avait fait que trois cents morts, avait permis de les sélectionner. Comme son nom l’indique, ce Conseil tripartite, plus souvent évoqué par le sigle CCheyennesSSiouxAApaches intervenait dans les situations de crise, inter ou intratribales.

Ce Conseil de Sécurité comprenait également dix membres non permanents, élus par l’Assemblée générale, pour un mandat de deux ans. Ils n’avaient qu’un rôle consultatif, mais autant d’avantages et de privilèges que les membres permanents.

Tout ce qui ne relevait pas de la sécurité était géré par un Conseil d’Administration.

 

Malheureusement, la nature humaine est ainsi faite que les meilleures intentions du monde peuvent être dévoyées. Ce fut le cas pour l’OTU dont les généreux objectifs restèrent lettre morte, non seulement par la faute du gouvernement, mais aussi par celle des intéressés eux-mêmes.

C’est ainsi qu’elle ne réussit pas à asseoir son autorité sur les tribus dont elle était officiellement mandataire. Les luttes intestines se développaient plus que jamais, l’intérêt tribal prévalant toujours sur l’intérêt général. Elle avait beau condamner de tels agissements avec la plus grande fermeté, rien n’y faisait. La discorde des champs de bataille se retrouvait, inchangée, dans les débats de l’Assemblée. Pour se donner bonne conscience et avoir le sentiment d’exister, et surtout pour apaiser le contribuable indigné de voir ainsi dilapidé l’argent de l’état, elle votait résolution après résolution, toutes à caractère comminatoire, mais ceci ne servait à rien, personne ne les lisait et chacun n’en faisait qu’à sa tête. Il en était de même pour ses propositions de bons offices.

À vrai dire ces résolutions et offres de services sans suite n’étaient pas tout à fait inutiles, car, dûment enregistrées et archivées, elles étaient la matière première des discours officiels. Lorsque le Secrétaire Général, confronté à un conflit, devait s’adresser aux belligérants, il lui suffisait de consulter le service de documentation pour trouver une ou plusieurs résolutions ou propositions anciennes, plus ou moins adaptées à la situation. Une simple mise à jour suffisait à les actualiser. Une fois ce travail préliminaire terminé, le Secrétaire Général avait en mains le corps de sa déclaration, et il n’avait plus qu’à la prononcer à la tribune de l’Assemblée. Ce travail de recherche, signe d’une conscience professionnelle exemplaire, était tout à son honneur, mais malheureusement tout à fait inutile, car personne ne l’écoutait. Seuls les médias y trouvaient quelque intérêt, une intervention du Secrétaire Général se traduisant en principe par deux minutes de journal télévisé ou un entrefilet en 8e page de journal, celle des faits divers et des nouvelles « people ».

 

Sur le terrain, les choses n’allaient guère mieux. Elle envoyait systématiquement des troupes dans les régions en crise, mais celles-ci, composées d’éléments plus attirés par les avantages financiers de telles missions que par l’idéal de paix qu’elles étaient censées symboliser, n’étaient guère en mesure de se confronter à des guerriers aguerris (un guerrier digne de ce nom est toujours aguerri). Les bataillons mis à sa disposition par les tribus affiliées s’apparentaient plus à des régiments d’opérettes qu’à des corps d’élite. C’est pourquoi le Conseil de sécurité, soucieux d’éviter toute bavure intempestive, leur interdisait de se battre. Si la situation devenait soudain instable ou dangereuse, les forces otusiennes devaient immédiatement se replier sur des zones sûres, voire même quitter le pays en crise. En aucun cas, elles ne devaient prendre part aux combats. La sauvegarde de ces forces prévalait sur celle des populations civiles, ce qui était normal, car sinon, comment auraient-elles pu les protéger ?

C’est d’ailleurs grâce à ce principe de précaution, consistant à maintenir systématiquement ses soldats éloignés des champs de bataille, que le Conseil de Sécurité disposait en permanence de troupes fraîches et disponibles.
L’OTU échoua également comme porte-parole du peuple indien, car non seulement elle ne put obtenir satisfaction pour la moindre de ses revendications, mais en outre bien des décisions qu’elle désapprouvait lui furent imposées par le gouvernement.

 

  1. Ainsi elle ne parvint pas à obtenir :

  • L’autorisation de fumer le calumet de la paix dans les lieux publics.

  • L’extension de l’été indien à toute la période hivernale.

  • La fermeture de tous les salons de coiffure qui lui faisaient une concurrence déloyale dans la quête du scalp, sans même avoir les qualifications requises : il faut savoir en effet qu’un guerrier indien n’a son diplôme de scalpeur qu’après trois ans d’études et six mois de stage.

  • La fin de l’évangélisation forcée des populations indiennes. Chaque jour, le culte du Grand Manitou perdait des parts de marché au profit de religions importées d’Europe.

  • Le développement de l’élevage du bison transgénique.

 

  1. Ainsi aussi, il lui fut imposé :

  • De respecter le code de la piste. Un code de circulation très strict imposait de se plier à un ensemble de règles inconnues jusqu’alors et très contraignantes. C’est ainsi que le droit d’emprunter les grandes pistes fédérales, sentier de la guerre compris, était assujetti à un péage. Il n’était plus possible de chevaucher à sa guise sur la prairie, ni de combattre gratuitement.

  • De payer des impôts, preuve indéniable de leur état de civilisé.

  • De faire un an de service militaire et honte suprême, dans la cavalerie.

  • De cesser de communiquer par signaux de fumée, même bio, mais par téléphone comme tout le monde.

  • D’abattre les poteaux de torture situés devant les écoles.

  • De revoir le statut de la condition féminine. Sous l’influence de philosophes, sociologues, penseurs de tous poils, le droit de vote fut accordé aux squaws ainsi qu’un certain nombre de prérogatives jusque-là réservées aux hommes.

 

L’âge de la majorité fut porté à 18 ans, de sorte que les jeunes Indiens qui, avant l’arrivée de la civilisation, étaient, dès leur douzième année, considérés comme des adultes à part entière, aptes à se défendre ou à défendre leur tribu contre l’ennemi quel qu’il soit, tribu voisine, serpents à sonnettes, ours, pumas, etc. durent désormais attendre d’avoir atteint l’âge légal de 18 ans pour obtenir leur premier port d’armes, en l’occurrence le tomahawk. En contrepartie, il est vrai, leurs parents touchaient les allocations familiales six ans de plus.

 

Ayant échoué sur tous les tableaux et ayant de ce fait perdu toute crédibilité, l’OTU se replia sur elle-même et prit une série de mesures qui ne concernant qu’elle-même, furent approuvées à l’unanimité de ses membres et purent être appliquées sans difficulté aucune.

C’est ainsi qu’elle décida :

  1. D’accorder le statut diplomatique à tout son personnel.

  2. D’augmenter automatiquement et mensuellement les rémunérations de ses membres, tout en supprimant leur fiscalisation.

  3. D’instaurer une assurance maladie pour l’ensemble de ses employés, de reconnaître comme médecins traitants les sorciers tribaux et de rembourser leurs potions mystérieuses, eau de feu comprise.

  4. D’instituer le cocktail quotidien, facultatif jusqu’au 2e étage, mais incontournable à partir du 3e. L’immunité diplomatique fraîchement acquise permettait aux participants de boire à satiété, sans se préoccuper des contrôles d’alcoolémie.

Les fiers soldats du Grand Manitou, devenus bureaucrates de haut rang, sombrèrent dans les délices de Capoue. Ils délaissèrent le sentier de la guerre pour se lancer à corps perdu sur l’autoroute infâme, mais ô combien agréable, de la débauche haut de gamme.

Plus le temps passait, moins l’utilité de l’OTU paraissait justifiée : une fracture chiraquienne la séparait des tribus qui ne la reconnaissaient plus comme autorité de tutelle et qui reprenaient de plus belle leurs luttes fratricides, luttes qu’elles n’avaient d’ailleurs jamais vraiment interrompues. De son côté, le gouvernement ne la consultait que lorsqu’il avait besoin d’habiller de respectabilité une décision plutôt douteuse. Dans ce cas, seule une réponse favorable était acceptée. Même les plus obtus de ses responsables se rendaient compte qu’ils servaient de caution morale aux uns, de faire-valoir aux autres.

 

Consciente de son impuissance, en proie elle-même à des luttes intestines permanentes, elle sortait néanmoins ses griffes chaque fois que les médias s’interrogeaient sur son rôle ou qu’un politicien encore trop jeune pour mesurer l’inanité de sa proposition, évoquait sa suppression.

Ces jours-là, les membres du Conseil d’Administration, unis dans un même delirium tremens, montaient au créneau et retrouvaient leurs ardeurs guerrières pour défendre leurs droits acquis et leurs privilèges exorbitants (mais légitimes selon eux).

Profondément meurtri par la tournure des évènements et en en voulant terriblement à ces Indiens qu’il avait tant aimés, mais qui l’avaient tant déçu et qu’il détestait maintenant, Abderrahmane s’engagea pour trois ans dans la cavalerie. Pendant tout son séjour sous les drapeaux, il tua méthodiquement un Indien par jour, soit 1096 en trois ans, car il y avait une année bissextile. À vrai dire, il n’en élimina que 1095,5, car sa 737e victime était le fils illégitime d’un professeur autrichien qui, de passage dans l’Ouest, avait séduit une jeune gourgandine séminole. Cette expérience sexuelle, plutôt inhabituelle pour un docteur viennois, allait le transformer complètement, libérer ses inhibitions et faire de lui, le fondateur de la psychanalyse, en même temps que le premier éditeur de revues pornographiques. Son livre « La psychanalyse ? Mais c’est très simple. » fut un best-seller mondial.

Démobilisé, Abderrahmane, fort de l’expérience acquise dans la cavalerie, se reconvertit dans la chasse aux bisons. Il en tua, en tua, en tua, soixante-neuf en une seule journée, ce qui lui valut son surnom : Buffalo Killer (tueur de bisons), qui devint vite Buffalo Kill puis Buffalo Bill.

 

Abderrahmane entrait désormais dans la légende de l’Ouest sous ce nom qui fait encore rêver : Buffalo Bill.

Il fallait faire quelque chose avec toutes ces bêtes abattues. C’est là qu’il eut une grande idée. Il avait constaté que le calvados paternel pouvait se conserver pendant des années dans des bouteilles scellées. Il se dit alors : pourquoi pas le bison ? Pour des raisons de commodités, il remplaça les bouteilles par des boîtes métalliques étanches plus faciles à manier et c’est ainsi qu’à partir d’une observation pseudo-scientifique, il vendit du bison dans toute l’Amérique.

Très vite la demande  fut telle qu’il dut rationaliser l’abattage de ces bêtes. Pour cela, il créa, à Chicago, les premiers abattoirs industriels de l’histoire de l’humanité.

Dès que ces derniers furent opérationnels, le parc de bisons fondit à vue d’œil et il fallut, toutes affaires cessantes, prendre des mesures assurant sa pérennité. Ces mesures furent prises aux dépens des Indiens qui furent expulsés de leurs réserves et remplacés par des éleveurs. Les Indiens quant à eux furent rapidement recasés dans les usines de Buffalo Bill où ils purent s’épanouir dans le dépeçage ou l’équarrissage des carcasses de bisons. Certains d’entre eux versèrent dans le syndicalisme militant qu’ils colorèrent de leurs traditions. Ainsi, dans les instants précédant la réunion du comité d’entreprise, ils interprétaient la « Danse du personnel », puis déterraient la hache de guerre, qui pour plus de commodité, n’était pas vraiment enterrée, mais simplement rangée dans le vestiaire du personnel. D’autres refusèrent d’habiter dans les logements sociaux qui étaient mis à leur disposition par Buffalo Limited, et préférèrent bivouaquer sur les parkings de la société.

Grâce à ces méthodes modernes de production, l’activité de Buffalo Limited connut, en peu de temps, un développement sans précédent dans l’histoire de la boucherie en gros.

 

Il lui restait cependant un petit obstacle à franchir, car son incontestable réussite ne plaisait pas à tout le monde. Nombreux étaient les jaloux et les aigris qui au lieu de se réjouir du succès d’une entreprise faisant vivre des milliers de personnes, souhaitaient au contraire la voir s’effondrer, espérant ainsi estomper quelque peu leur propre médiocrité. Cette réaction ne saurait surprendre quiconque a une expérience, même minime, de la nature humaine.

« Natura Nostra », un petit parti qui représentait un peu moins de 1 % du corps électoral, bisons compris, et qui avait donc besoin de prouver son existence prit la tête des mécontents. Exclusivement composé de citadins qui n’avaient de la campagne que quelques connaissances abstraites acquises par on-dit, Natura Nostra s’était donné pour mission de défendre la Nature et s’était autodésigné comme son avocat. La Nature qui n’avait rien demandé, accepta néanmoins la proposition de Natura Nostra, mais s’étonna de ne pas l’avoir pas entendu s’indigner du massacre des Indiens, qu'elle considérait comme ses enfants. Ni bête, ni naïve, elle avait bien compris que cette soudaine sollicitude n’était pas innocente et recouvrait fort probablement quelques intérêts partisans plus ou moins avouables.

Natura Nostra fut très embarrassé par cette question, car comment expliquer que l’on s’inquiète plus du sort de vulgaires bestiaux, que de celui d’êtres humains ? Il se sortit de ce mauvais pas, sans pour autant convaincre sa cliente obligée, en rejetant les torts de ce cruel dysfonctionnement sur l’incompétence de l’administration fédérale qui ne lui avait pas délivré à temps son statut d’Organisation non gouvernementale, statut sans lequel il ne pouvait s’exprimer publiquement.

 

Quoi qu’il en soit, pour se donner bonne conscience rétroactive, Natura Nostra se fit entendre désormais haut et fort, défendant pêle-mêle les espèces opprimées (femmes battues, chiens perdus avec ou sans collier, actionnaires d’Eurotunnel, dirigeants de sociétés privés de leurs bonus…), les espèces en voie d’extinction (Indiens et bisons bien sûr, mais aussi les paysans satisfaits de leur sort, les employés satisfaits de leurs patrons, les patrons satisfaits de leurs employés...), et les causes perdues : la fin des guerres, la fin des persécutions religieuses, l’organisation de J.O. rentables en France, des politiciens irréprochables, etc.

Dans le droit fil de ses discours enflammés, il se lança dans une série d’actions sauvages et illégales, comme :

  1. Le « démontage » d’élevages de bisons et la séquestration de directeurs d’abattoirs.

  2. La syndicalisation et l’endoctrinement du personnel.

  3. Le boycott des produits.

  4. L’occupation d’usines,

  5. Le sabotage des chaînes d’abattage.

  6. L’organisation de manifestations populaires spontanées.

Bref toutes sortes d’actions courantes à cette époque dans l’Amérique des pionniers, mais totalement inimaginables de nos jours dans un pays civilisé et respectueux du droit comme le nôtre.

Les choses prenaient une mauvaise tournure, mais Buffalo Bill fut sauvé par le parti lui-même.

 

Celui-ci, en, effet souffrait d’une malformation congénitale, il était macrocéphale. En d’autres termes, c’était une armée mexicaine.

Son équipe dirigeante, pléthorique et hétéroclite, était un véritable ramasse-tout de personnalités diverses, n’ayant pu se caser ailleurs, faute d’être insuffisamment connues, ou au contraire, de l’être trop. Bouillonnant d’ambitions personnelles, mais vides de projets, ces pseudo-responsables tentaient de s’affirmer par toutes sortes d’initiatives disparates et contradictoires n’ayant d’autre raison d’être que leur propre mise en valeur, et la plupart du temps, sans rapport aucun avec la vocation affichée du parti. Le premier secrétaire avait bien de la peine à définir une ligne de conduite générale, aussi ne le faisait-il pas. Mais, pour ne pas être débordé par ses troupes et rappeler à tous qu’il existait et qu’il fallait compter avec lui, il faisait régulièrement quelques déclarations tonitruantes sur un sujet quelconque.

Les militants et les permanents du parti, peu nombreux il est vrai, se contentaient de faire de la figuration, les premiers en tentant de convaincre leurs partisans de la pertinence de leur organisation, les seconds en essayant d’harmoniser et d’appliquer les innombrables instructions, souvent contradictoires, émanant des « instances dirigeantes » et du premier secrétaire.

Comme c’était à prévoir, ces discordances de tous les instants laminèrent le parti qui, au fil du temps, se replia sur lui-même à la manière d’un trou noir, avec une différence notable toutefois : contrairement au trou noir qui voit sa force attractive augmenter avec le temps, la sienne diminuait inexorablement. Le coup de grâce lui fut donné par sa cliente obligée, dame Nature, qui lors d’un violent orage foudroya son siège social et refusa de lui régler ses honoraires.

Plus rien ne pouvait désormais arrêter l’irrésistible expansion de Buffalo Limited.

Buffalo Limited fut la première multinationale. Elle s’étendit sur le monde entier, à l’exception de l’Inde où le bœuf était et est toujours sacré, même en conserve et en pièces détachées.

 

Son impact en France fut considérable :

  1. Le slogan « Suivez le bison » devint le credo du Tout-Paris.

  2. Les élégantes voulurent toutes avoir leur manteau de bison.

  3. Les cocus ne portèrent plus que des cornes de bisons. On les surnomma les corned-beef. (C’était d’un goût !)

  4. Le PMU organisa des courses de bisons.

  5. Darius Milhaud composa son célèbre « Bœuf sur le toit ».

  6. Barbizon fut envahi par des hordes de touristes incultes qui voulaient à tout prix visiter les abattoirs.

  7. La gauche caviar devint la gauche viandox.

  8. La Villette construisit des abattoirs ultramodernes.

  9. Les Bisontins intriguèrent pour que leur ville, Besançon, soit jumelée avec Chicago.

  10. Les intellectuels pontifièrent sur le bison, sujet dont ils ignoraient tout.

  11. Pour ne pas être en reste, les philosophes déclarèrent, d’un ton péremptoire, que les bisons ne connaissaient pas l’angoisse métaphysique, ce dont tout le monde se fichait.

  12. Bison futé entra à l’Académie Française. Dans son discours de réception, il rappela les points essentiels du code de la route.

  13. Les carabins chantaient joyeusement : « Bisons, bisons, c’est le plaisir des Dieux. », tandis que les bisons meuglaient « Les carabins c’est comme les cochons ». (On restait dans le domaine animal.)

Bref, c’était de la folie.

Une fausse note cependant : Brigitte Bardot s’en mêla et exigea la libération et la grâce de tous les bisons. « BB défie BB », titrèrent les journaux, toujours avides de manchettes pompeuses. Mais ceci ne freina pas l’enthousiasme national.

La « furia française » était telle que Buffalo Bill décida de venir lui-même voir ce qu’il en était, ce qui lui donnait par là même, l’occasion de visiter sa demi-patrie paternelle.

 

Ce voyage lui permit d’apprendre beaucoup de choses sur la vie en France.

Très en avance sur son temps, il débarqua à Roissy (il n’en était plus à un anachronisme près), où il fut embastillé pour défaut de papiers. À cette époque, comme maintenant d’ailleurs, dans ce pays neuf qu’était l’Amérique, la carte d’identité n’existait pas. Il aggrava son cas en dévoilant son prénom : Abderrahmane. (Je rappelle que Buffalo Bill était son surnom.) Il put néanmoins, grâce à sa notoriété, retrouver sa liberté une semaine plus tard. L’administration le libéra sans un mot d’excuse ni aucune explication. Dans sa grande mansuétude, elle ne lui réclama pas non plus les dommages et intérêts qu’elle était légitimement « en droit de lui demander pour avoir porté atteinte à l’image de la fonction publique » (sic), mais elle exigea le remboursement du potage quotidien.

Dès sa sortie de prison, en homme des prairies habitué à défendre ses droits et à combattre l’injustice, et, ignorant que la France, fille ainée de l’Église et patrie des droits de l’homme, ne pouvait avoir tort, ni moralement, ni juridiquement, ni de quelque autre manière que ce soit, il porta plainte contre l’État français pour détention illégale et abus de pouvoir, mais sa plainte fut considérée par le procureur comme non recevable, pour infraction insuffisamment caractérisée. Il se dit qu’en Amérique, il se serait fait justice lui-même et que les coupables d’un tel acte auraient été rapidement pendus, sans que personne n'y exprima la moindre objection.

 

Il voulut alors se rendre sur les terres paternelles en Normandie, mais il en fut empêché par un mouvement de grève générale qui paralysait toute la région. À l’origine de ce mouvement, le mécontentement des producteurs de camembert contre une directive de Bruxelles qui avait la prétention inconsciente de leur apprendre leur métier. L’opposition qui, fidèle à elle-même, n’avait rien vu venir, « prit l’affaire en main », et gagna quelques sièges aux élections régionales de  Normandie, qui tombaient à point. Elle s’en glorifia tout naturellement, affirmant haut et fort qu’il s’agissait d’une grande victoire des forces démocratiques. Certains mauvais esprits ayant émis des réserves sur cette victoire en déclarant que le vote des électeurs s’apparentait plus à une sanction du gouvernement qu’à une approbation du programme de ses opposants, subirent immédiatement les foudres des « forces démocratiques » et furent contraints de se montrer plus discrets. C’était bien fait pour eux, ils n’avaient pas « l’esprit républicain ».

À la suite de ces mésaventures, Abderrahmane révisa son jugement sur la France. Il pensa que, sans l’avoir voulu, il avait beaucoup menti à Indian Tonic et il se le reprocha amèrement.

La France n’était pas ou n’était plus le pays idyllique que son père lui avait décrit tant et tant de fois, les larmes (de calva) aux yeux. Il avait l’impression d’avoir vu l’envers d’une réalité trompeuse, un peu comme le négatif d’une photo ou la face émergée d’un iceberg.

Il corrigea donc ainsi, mais sans le lui dire, les déclarations paternelles, qui n’étaient pas fausses, mais un peu décalées.

 

Il y avait bien un dialogue social en France, mais il s’exerçait entre forces de l’ordre et manifestants, et consistait essentiellement en échange de coups de matraque contre des jets de pavés. Il en était encore à l’âge du troc. Buffalo Bill avait le sentiment qu’en Amérique, même les tribus les plus sauvages étaient plus ouvertes au dialogue.

Les partis politiques, déchirés par des luttes internes qui n’étaient pas sans lui rappeler les luttes tribales indiennes, englués dans des idéologies d’un autre temps et incapables de voir la réalité telle qu’elle est, par ailleurs plus attachés à leurs intérêts corporatistes qu’à celui de la nation, ces partis politiques donc étaient de moins en moins pris au sérieux par les électeurs. Opposition et majorité s’affrontaient farouchement pour conquérir le pouvoir, puis quand elles l’avaient, n’en faisaient rien, par manque de courage et de lucidité. Cette médiocrité viscérale ne les empêchait cependant pas de donner de manière docte et solennelle, des leçons au monde entier, lequel rigolait bien. D’ailleurs la presse internationale n’évoquait jamais la grandeur de la France et lorsqu'elle lui faisait les honneurs de la première page, c’était pour souligner le mal des banlieues, l’endettement du pays ou quelque escapade ou incartade présidentielle.

Contrairement à ce que lui avait maintes fois répété son père, l’administration de la mère patrie n'était pas simple, moderne, efficace, bon enfant, et attentive à bien servir le citoyen français qui la rétribuait. Non, l’image qu’il en avait, était plutôt celle d’une machinerie compliquée, à l’efficacité laborieuse, d’un archaïsme certain, et surtout d’une outrecuidance et d’une impolitesse insupportables. Tout se passait comme si c’était le citoyen qui était à son service et non l’inverse. L’irresponsabilité était monnaie courante. En cas de dysfonctionnement, elle savait se retrancher derrière son leitmotiv « C’est pas ma faute », n’hésitant pas à rendre le citoyen coupable de mauvais esprit et exigeant de lui  son mea culpa.  

La justice n’était pas toujours juste. Il l’avait lui-même constaté à Roissy lors de son premier contact avec le vieux monde. Mais ce qu’il avait enduré n’était rien, en comparaison de ce qu’il découvrit plus tard, quand il s’aperçut, avec effroi, que des personnes innocentes pouvaient passer plusieurs années en prison. Et il fut encore plus choqué d’apprendre, que si, après des années de procédures, leur innocence était enfin reconnue, aucune sanction n’en était pour autant infligée aux auteurs d’une telle erreur.
« Au fond, se disait-il, cette justice formalisée et codifiée n’est pas plus juste que la justice expéditive de mon pays, mais elle coûte beaucoup plus cher. Dans ce cas, puisque le résultat est le même, je préfère notre système : la pendaison immédiate du suspect, par des bénévoles, ne coûte rien à la communauté. »La corruption n’était pas rare, non plus que la pauvreté.

Abderrahmane maîtrisait mal le français, mais il ne s’en inquiétait pas, car il savait, son père le lui avait maintes fois affirmé, qu’il pouvait compter sur la politesse proverbiale et le savoir-vivre, non moins proverbial, de ses lointains cousins. Il fut donc très surpris de s’apercevoir qu’il suscitait hargne, irritation et impatience chez ses interlocuteurs qui n’avaient jamais le temps de l’écouter et le lui signifiaient brutalement et grossièrement.

Son père l’avait prévenu : « Le Français est individualiste ». Buffalo Bill n’en était pas convaincu. Égoïste, indiscipliné et moutonnier lui paraissaient plus appropriés à ce qu’il observait quotidiennement : défense des intérêts particuliers, comportement routier désagréable, passe-droits à foison, etc.

Son père lui avait dit aussi que la France était la « Patrie des droits de l’homme ». Depuis son arrivée mouvementée à Roissy et son emprisonnement immédiat, il avait plutôt l’impression d’être tombé dans la « Patrie des droits de l’Administrateur ».

 

Triste et désappointé, il décida de repartir dans la prairie.

Il ne répondit même pas à l’invitation du Conseil Général du Calvados qui voulait lui offrir, avec l’argent du contribuable, cela s’entend, un superbe alambic en or galvanisé (très rare).

Il rentra chez lui à la nage, d’une part pour mieux supporter le décalage horaire, d’autre part pour réfléchir à ce qu’il avait vu et au deuil de ses illusions. Il nageait vite et pouvait parcourir 6 km par jour, ce qui lui permit d’atteindre New York en un peu moins de 3 ans. Le Conseil Général du Calvados, furieux d’un tel affront, fit tout ce qu’il put pour que cet exploit de Buffalo Bill ne soit pas inscrit au Livre des Records. Peut-on être plus mesquin ? Cet acte gratuit et inutile n’a cependant pas empêché Buffalo Bill de devenir un personnage culte que le monde entier admire, alors que la réputation du Conseil Général du Calvados ne dépasse guère les limites du département.

Il arriva très tôt un matin de printemps à New York. Comme il était (toujours)() en maillot, il rejoignit ses bureaux new-yorkais discrètement, par le réseau d’égouts. Il vira immédiatement le veilleur de nuit qui, dormant comme un bienheureux, ne l’avait pas entendu entrer, puis il s’habilla décemment. Heureusement, il avait toujours dans ses bureaux une garde-robe complète, sa collection de carabines et, dans un box spécialement aménagé, son cheval préféré, celui avec lequel il avait attrapé Gérontomino, le vieux chef indien, qui travaillait maintenant pour une société concurrente.

Ses affaires marchaient bien et n’avaient pas souffert outre mesure de son absence. Il en fit rapidement le tour.

Tout cela se passa très vite et, à midi, pour la première fois de son existence, il n’eut rien à faire. Il en fut de même les jours suivants.

Il n’avait jamais connu ça : l’ennui. En outre, la vie urbaine lui pesait, il s’étiolait et allait sombrer dans la plus noire dépression, lorsqu’il rencontra par hasard dans la quarante-quatrième rue, son vieux copain : Indian Tonic. Celui-ci avait depuis longtemps renoncé à ses rêves de reconquêtes. Parfaitement adapté à la société new-yorkaise, il avait ouvert une boutique de souvenirs indiens et vendait des totems, des tomahawks, des tipis, des wigwams, des scalps, des tambours, des sentiers de la guerre, tout cela en kits que des notices d’inspiration suédoise permettaient d’assembler facilement.

Il gagnait bien sa vie et pouvait subvenir aisément  aux besoins de ses trois squaws et de sa ribambelle de papooses.

Cette rencontre fut déterminante, entre un Buffalo Bill nostalgique des grands espaces et mal à l’aise dans un environnement urbain, et un Indian Tonic devenu entrepreneur et fervent adepte de la société de consommation.

Buffalo Bill proposa donc à Tonic Bull de prendre la direction générale de Buffalo Limited, lequel accepta à condition de pouvoir conserver sa propre activité. Buffalo Bill, quant à lui, resterait simplement président du conseil de surveillance.

 

Lorsque ces dispositions furent mises en place, Buffalo Bill repartit vers l’Ouest, mais même l’Ouest avait bien changé : il n’y avait plus d’Indiens, plus de bisons, plus de desperados. Ces figures hautes en couleur avaient été vaincues par le progrès. Elles étaient maintenant remplacées par des fonctionnaires investis d’une autorité sans limites, et qui pourtant n’avaient aucune connaissance du maniement des armes. Au début, Buffalo Bill se révolta et abattit une douzaine de contrôleurs fiscaux, mais le cœur n’y était plus.

Il s’enfonça alors dans la prairie, où il finit ses jours en écrivant ses mémoires. Il consacra un chapitre entier au Conseil Général du Calvados, dont il n’avait pas admis l’animosité et un autre (chapitre)() à l’Administration française.

Il mourut un mardi matin en prenant son petit-déjeuner habituel, des tartines beurrées trempées dans un bol de calvados.

Indian Tonic, accouru de New York s’occupa des funérailles, et obtint que Buffalo Bill fût embaumé et conservé à la boucherie-musée d’Abilene. Il profita de l’occasion pour y réserver une place pour lui-même.

Ils y sont toujours, inséparables pour l’éternité, le Batave et l’Apache.

 

Liste des personnages

 

Greta von Kronenbrouck, mère d’Abderrahmane et danseuse étoile.

Mondialement connue sous ses deux surnoms : « La gazelle batave » et « Le petit rat des polders ». À ses deux sobriquets, dus à ses talents chorégraphiques, ses ennemis en ont substitué un troisième, plutôt méchant, car faisant allusion à son embonpoint éléphantesque Ce surnom : « Développement durable », est un bel exemple de jalousie professionnelle.

 

Alexis de Trouville, père d’Abderrahmane.

Hobereau normand et bouilleur de cru de renommée internationale. Son produit fétiche, le Calvados vieilli en fûts de chêne, est en grande partie responsable du déboisement des forêts françaises.

D’un naturel très cordial et d’une politesse exquise, Alexis ne dit jamais « Alors, ça va ? », mais toujours « Alors, calva ? ».

 

Abderrahmane de Trouville, dit Buffalo Bill

 

Héros, inventeur de la boîte de conserve.

 

Tonic Bull, dit Indian Tonic

 

Sur ses vieux jours, lorsqu’il était perclus de rhumatismes, les mauvaises langues ne l’appelaient plus Indian Tonic, ni même « Tonic Bull », mais « Arthritic Bull ».

Premier gaulliste historique, selon des biographes  anglais.

 

Abderrahmane von Hindenburg

 

Responsable de l’Intendance au siège de la Légion Étrangère, à Colomb-Béchar (avant l’indépendance de l’Algérie).

Cet homme du Nord, Afrique du Nord par sa mère et Schleswig-Holstein par son père, a toujours préféré les climats méridionaux. Muté à Dunkerque, il s’enfuit dans le désert avec la caisse de la Légion. Réfugié dans le Sud algérien, il en fit don au comité de jumelage Tamanrasset-Neumünster. Il entendait ainsi rendre hommage à son père, Konrad von Hindenburg.